23 décembre 2013

L'arche part à 8 heures - au petit théâtre

Voici ce que dit ma fille Rosa (bientôt sept ans) du spectacle : on parlait beaucoup de Dieu et c'était une histoire de pingouins : il y avait trois pingouins, mais seuls deux pouvaient monter dans l'Arche. On riait beaucoup, surtout quand ils avaient caché un de leurs copains dans une valise. Des fois, c'était un peu effrayant parce qu'on avait peur qu'ils se fassent voir à trois...
La colombe disait toujours qu'elle avait oublié quelque chose d'important et qu'elle allait s'en souvenir. A la fin elle s'en souvient et c'est très drôle, même si ce n'était pas ce que je croyais.

Sur un sujet très "enfantin", voici un excellent spectacle de théâtre à la fois poétique, existentiel et très très drôle. On y parle de la fin du monde, d'amitié, du mythe de Noé et du Déluge, visités en posant des questions impertinentes à la façon d'une certaine tradition juive. L'histoire (adaptée d'un livre allemand écrit par un auteur dramatique, Ulrich Hub) est excellente, personnages et dialogues sont remarquablement écrits et souvent à hurler de rire. Ajoutez à cela des acteurs parfaits (alors qu'ils portent des costumes de pingouins... et de colombe), une mise en scène inventive, des musiciennes/mécaniciennes célestes sur scène, des automates, des marionnettes, une scénographie magnifique (je ne poste aucune photo de l'Arche, il faut la voir), nous avons vu là, avec les enfants, un de nos meilleurs spectacles de l'année. Une co-production de l'excellent petit théâtre de Lausanne, dont on espère qu'elle va tourner loin et longtemps. 
Je conseille aux parents de prétexter sortir leurs enfants pour aller voir cette merveille.



A partir de sept ans.
Mise en scène de Christian Denisart.







18 décembre 2013

Le marchand de réalités - Simon Sanahujas

Le marchand de réalités est un petit recueil de nouvelles publié en numérique par ActuSF. De Simon Sanahujas, je connaissais le fan de Robert Howard et le voyageur sur la trace des personnages imaginaires
Dans ce bref recueil, j'ai aimé deux textes : l'ère humaine et les tambours de Dark Valley. L'auteur est un connaisseur de Robert Howard et ça se voit, dans sa reprise de tics stylistiques howardiens et de références à la vie de l'homme de Cross Plains. En ce sens, Dark Valley est particulièrement plaisant à lire, même s'il m'a manqué la scène où le héros viril vidait son colt ou bien plantait son bowie-knife dans des choses visqueuses et souterraines...

16 décembre 2013

Journal de nuit - Jack Womack

Lo-Ann Hart, une new-yorkaise de 12 ans reçoit un journal où écrire ses pensées pour son anniversaire, journal qu'elle baptise « Anne ». Elle y parle de son école (privée, pour filles), des soucis permanents d'argent de ses parents, de sa petite soeur Cheryl, dite Boob, et un peu de ce qu'elle perçoit de la situation politique. Et là, justement… l'année des douze ans de Lo-Ann sera celle de tous les changements. Les parents de Lo perdent leur emploi, le Président des Etats-Unis est assassiné…
Ce roman très fort, écrit au début des années 90, raconte l'explosion des Etats-Unis à travers le regard d'une enfant très intelligente forcée de grandir trop vite. L'exercice de style est réussi par la peinture impressionniste qu'il offre d'un monde en déliquescence : émeutes permanentes, fumée montant de Long Island et de Brooklyn, déchéance sociale d'un coupe de ceux qu'on appelait pas encore les bobos, perdant leur bel appartement de la 85ème rue pour être repoussés chez les Noirs, vers Harlem, violence des relations entre les sexes, repli d'une part de la société sur des valeurs hyper-conservatrices, camps de redressement chrétiens pour jeunes délinquants, changement du climat, et j'en passe. Les mois passés avec son journal seront pour Lo-Ann ceux de toutes les transformations et de toutes les terreurs. Le monde décrit est assez proche de celui de la BD Martha Washington goes to war : Amérique en éclatement, armée dans les rues, Présidents des Etats-Unis déconnectés de tout. Une partie des intuitions de l'auteur me semblent justes, notamment celle de l'hyper-sexualisation des relations garçons-filles. Le ton du livre, très fort, capture le lecteur dans son cauchemar au travers d'une collection de moments forts, notamment la déchéance scolaire de l'héroïne, ses relations avec ses copines - aussi frappées qu'elle par la bascule du monde, et son acculturation à la rue…
Le roman est une indéniable réussite, une science-fiction vue à travers l'intime, un des moyens les plus forts pour faire passer un monde et une situation. Une limite toutefois, pour chipoter : je trouve le livre prisonnier de son système. Le journal, unique point de vue, contient par force tous les éléments permettant de saisir l'évolution des sentiments et de la situation sociale de Lo et ses proches - je ne crois pas qu'aucun témoignage soit jamais aussi complet. Le roman aurait gagné à être un peu plus incohérent, a laissé plus de vides, de surprises, d'incongruités, où projeter l'imagination du lecteur. 

Ce livre m'a été conseillé par la librairie Charybde. L'édition Présence du futur dont je dispose est épuisée, mais aux dernières nouvelles Charybde disposait encore de quelques exemplaires en excellent état à un prix modique.

[edit] le livre n'est plus disponible en Charybde, mais on le trouve en Scylla, à l'heure où j'écris.

14 décembre 2013

On a retrouvé l'histoire de France - Jean-Paul Demoule

Voici une expression bien chargée : « l'histoire de France ». Qu'on m'autorise une petite digression personnelle : j'ai grandi avec « l'histoire de France ». Gamin, j'ai adoré lire l'histoire de France en bande dessinée - ah, l'épopée des croisades, Jeanne d'Arc, Clovis sur son bouclier… (sait-on que Milo Manara a collaboré à cette série ?), j'ai aimé les rois maudits, les fortune de France, et tout un tas de romans historiques que j'ai oubliés. Il y a en moi un petit patriote qui aime son pays, ses défaites, ses crimes, ses légendes. Puis j'ai appris, par la lecture des historiens, par celle, directe, des témoignages du passé, combien ce récit est justement un récit, un point de vue, une épopée qui vise à construire une identité, qu'on peut accepter, ou réfuter, ou raconter autrement. La recherche historique moderne passe son temps à écrire, tout autant que l'histoire des faits et des hommes, l'histoire du récit qu'on en fait. Fin de la digression, passons à notre livre.
On a retrouvé l'histoire de France, de Jean-Paul Demoule est un plaidoyer pour l'archéologie, notamment pour l'archéologie préventive, telle que celle menée par l'INRAP, en France, depuis une vingtaine d'années, INRAP dont l'auteur a été le directeur.
Le livre part d'une interrogation intéressante : comment se fait-il que notre plus grand musée d'archéologie, le Louvre, ne contienne aucune pièce archéologique trouvée sur le territoire français ? Quelle relation la France a-t-elle à sa propre archéologie ?
Dans une première partie, l'auteur propose sainement, à partir des trouvailles étonnantes de l'archéologie récente, de revisiter l'histoire de France telle qu'elle a été longtemps (et est peut-être encore) racontée. Qui étaient les « hommes préhistoriques » qui ont habité la France en premier ? Quelle particularité de peuplement pour ce bout de territoire en bout de péninsule ? Qui étaient les hommes des âges « du bronze » et « du fer »? Qui étaient les Gaulois ? Y avait-il tant de différences culturelles entre les Romains et les Gaulois ? (on pourra se rapporter à cette lecture) Peut-on dire de nouvelles choses du moyen-âge ? Et que nous apporte l'archéologie du XXème siècle ? Celle de nos productions industrielles, de nos champs de bataille ? Les archéologues, habiles à inventorier et dater de grandes quantités de résidus et d'objets peuvent-ils nous aider à comprendre nos propres productions ? (le récit de travaux archéologiques effectués sur des poubelles contemporaines par des archéologues américains est tout à fait intéressant). Je vous laisse deviner que les réponses de l'auteur sont loin de ce qu'on croit convenu et acquis…
La seconde partie s'intéresse à la nature et au rôle de l'archéologie. Après avoir expliqué que les constructions du second XXème siècle ont bousillé des milliers de sites archéologiques (en premier lieu parce qu'on ne savait pas les reconnaître - les constructions en pierre ayant été rare, il faut avoir l'oeil pour retrouver les traces de maisons de bois, par exemple) l'auteur montre combien le discours des politiciens et des décideurs méprise ces traces du passé et considère sans sympathie le « temps perdu » par les archéologues à fouiller la terre au lieu de laisser les pelleteuses installer l'autoroute ou la voie du TGV… J'avoue avoir été surpris par le ton de mépris et de mauvaise foi de certains discours de députés retranscris dans ce livre. Autant d'ignorance crasse… et ce, pour quoi ? Ce plaidoyer pro-domo est aussi un cri du coeur et l'appel à la défense d'un métier indispensable à la compréhension de qui et ce que nous sommes.
L'auteur propose alors une autre histoire, telle que proposée par la connaissance de nos traces et de nos objets. Histoire de ce que nous tenons pour évident : nos vêtements (pourquoi sont-ils ajustés et couvrants et non pas légers ou bien amples ?), nos maisons (de quand date la maison individuelle ?), notre paysage, nos repas, nos objets - jusqu'aux voitures et aux ordinateurs. Histoire aussi des relations de pouvoir, des inégalités sociales (qui n'ont pas toujours existé, se sont accrues et réduites de nombreuses fois dans l'histoire), du pouvoir masculin sur les femmes (qui, lui, semble avoir toujours existé), de notre relation à l'au-delà. 
J'arrête là ce déjà long billet. Ce livre est passionnant et pas sans défauts, il est un cri sincère, qui offre son flanc à la discussion à la critique. C'est un plaidoyer pour l'archéologie et les archéologues, qui donne envie de devenir archéologue (même si ça paraît être un métier difficile à exercer), qui explique combien cette activité est moderne et loin d'Indiana Jones. Comme souvent les discours de scientifiques, et voulant mettre en avant ses résultats, il oublie de montrer tout ce qu'on ne sait pas, tout ce qu'on ne comprend pas, tout ce qui n'est qu'hypothèse (en ce sens, le travail effectué par Stephen Baxter dans évolution donnait un bon aperçu de tout ce qu'on ignorait sur notre passé) - « tout ce qu'on ne voit pas et qui est immense ». Sa thèse sur le refoulé de l'histoire nationale est assez discutable, son discours est parfois un peu répétitif, ses interprétations sur la religion un peu lapidaires, loin de la finesse du discours d'un Paul Veyne. Mais ce livre est un cri du coeur, l'expression d'une passion et un regard clair et épuré sur notre histoire. En ces temps (le fait n'a rien de nouveau) de récupération et de simplification des récits historiques, il est d'une lecture très recommandable et recommandée. 

13 décembre 2013

Le syndrome de l'éléphant - Thierry Di Rollo

Laumey et Jocelin sont cambrioleurs. Doués, prudents, précautionneux… Mais voilà qu'ils tombent sur un os, dans cette villa de campagne. Il y avait un gardien. Trois… (quatre ?) coups de feu plus tard et ils ont un cadavre sur les bras. Le corps marquera la fin de leur "amitié", de leur collaboration, et le point de départ pour Laumey d'une étrange dérive…
Le syndrome de l'éléphant est un roman plongé dans le brouillard. Il y a des truands, des cambriolages. Des numéros de portable à retenir par coeur, des cabines téléphoniques en panne, des rendez-vous dans d'anciennes usines et même une drôle d'affaire de vol de secrets industriels. Tout cela sonne un peu bizarrement, pas totalement crédible, pas totalement vrai. Des faits ne collent pas. Les voix des protagonistes elles-mêmes sont étranges, fausses, fantasmatiques. D'autant que des faits inexplicables troublent le récit, pouvoirs de sorcière, voix qui parlent à l'arrière de la tête… Peut-être alors convient-il de ne pas accorder crédit au narrateur et voir plutôt dans tout cela le récit d'une immense solitude, d'un amour manqué, d'une amitié qui s'échappe, qu'on aurait dû saisir quand elle se présentait. Une sorte de portrait psychique, qui se rapprocherait un peu, épure et sécheresse en plus, des histoires de David Lynch ou de Christopher Priest.
Que le désespoir dont il est infusé ne vous fasse pas craindre ce récit très court, resserré sur l'essentiel, chargé de scènes fortes. 

10 décembre 2013

Le diable est au piano - Léo Henry

Léo Henry écrit.
Des histoires mettant en scène personnages historiques (Edgar Poe, Blaise Cendrars, Antoine et Saint-Exupéry) et personnages réels (Pessoa, Corto Maltese, le petit prince, Indiana Jones, James Bond). Des contes fantastiques, des chroniques contemporaines, une histoires d'âme vendue au diable du titre, un souvenir de navigation au Brésil, un tombeau pour un copain enfui, et trois/quatre pièces bizarro surréalistes recrachant les impressions de déglingue, de crasse, de guerre civile et d'exodes de Yirminadingrad.
Ne pas s'attendre à de la bibine facile. Les cocktails sont chargés et compliqués, vous aurez vos grands moments de joie et ceux de panique et de déroute où vous ne comprendrez rien du tout. Vous louperez des allusions, des références, ce n'est pas grave, parce que les alcools sont toujours de bonne qualité, parce que la prose de Léo Henry est dense et belle.
Ce recueil est un parcours, un portrait en impressions. Il contient de vieux textes (hum…) et d'autres écrits exprès pour (yes !). Mon goût et mon intérêt tous personnels pour le travail de l'auteur m'empêchent d'être vraiment objectif. Je le trouve doué dans l'exercice de style, mais je l'admire dans son travail sur les souvenirs personnels, les moments où la fiction folle et libre magnifie l'expérience du monde.

08 décembre 2013

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – deuxième partie

Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend quantité de spoilers.


Printemps 1925, Jonas Christiansen et Sam Lipsky débarquent dans la ville de Shanghai au bord de l'explosion sociale. Les ouvriers se mettent en grève, soutenus par le parti communiste, le KMT (et les triades) ou la secte ultranationaliste de la Grosse Femme (le Pang Nuren, en mandarin).

Nos héros prennent bien soin de ne pas débarquer ensemble, Sam est chargé de suivre Jonas de loin et par là même tente de prouver qu'il est aussi doué que son père pour se glisser dans des sociétés inconnues.

Jonas remonte la piste de Brady, par la caserne américaine (où Brady a servi à l'époque en tant que marine), par son ancienne petite amie prostituée (dont il a trouvé l'éventail dans les affaires de Brady chez les Carlyle)… De passage au Cercle Sportif Français, coup de chance, il reconnaît sur une photo de partie de pèche en mer un homme au visage familier… le docteur Huston ! qui se fait appeler ici le docteur Wood et dirige une clinique où il accueille la belle société pour des cures fan-tas-tiques. Quant à Sam, passant des jours et des jours sur le port, il repère le Black Lady, le yacht photographié par son père…

Avec l'aide de M. Li Weng Chen, interprète et guide cultivé, et homme plus audacieux qu'on pourrait croire, Jonas tente une audacieuse filature maritime nocturne du yacht jusqu'à une étrange île rocheuse, Grey Dragon Island.

Jonas finit par se faire repérer par les hommes de Chu Min entourant Brady. Dans une maison inconnue, on l'amène face à un Brady lourd et ténébreux, façon colonel Kurtz dans Apocalypse Now. Il sait déjà que l'histoire de Brady n'a pas été facile… Sa femme chinoise et sa fille ont été enlevées par la secte de la Grosse Femme, et depuis Brady mène contre le groupe de M. Ho une guerre secrète et souterraine.

On aura droit à une dangereuse expédition d'infiltration sur l'île où Jonas découvrira le laboratoire où se fabrique la panacée, mystérieux médicament utilisé par le docteur Wood dans sa clinique de luxe, où Jonas a envoyé sa maîtresse, la belle Alexandra Wong, en reconnaissance. Après cet épisode dangereux, Jonas et Sam disparaissent de la circulation, devenant des mendiants sur le port. C'est sous cette forme que Jonas assistera à l'embarquement d'une étrange marchandise sur le Black Lady… des sacs, contenant des êtres humains vivants.

Jonas est alors retrouvé par Thomas Fludd, détective « maritime » employé habituellement par la Carlyle Shipping Company et envoyé à Shanghai par la riche héritière. Associés, Fludd et Jonas cambriolent la clinique du docteur Wood, y découvrent une étrange machine solénoïdale et volent journaux et notes remplies de hiéroglyphes appartenant à des civilisations inconnues. Nos héros comprennent que ce coup là est le coup de trop, que les amis de Wood/Huston vont se mettre à leur poursuite. Fludd préfère compter sur le plan prévu et sa cache dans une planque jamais visitée auparavant... Ça ne l'empêchera pas d'être capturé quelques jours plus tard. Jonas chasse Sam et le force à s'embarquer pour New York avec tous les papiers volés chez Huston. Quant à lui-même… s'il veut comprendre ce qui se passe, il faut passer de l'autre côté. Bien habillé, rasé de près, il se présente chez Huston et lui offre de collaborer.

Huston est enchanté : cet Européen entreprenant lui sera utile dans ses plans industriels. Voici donc notre héros devenu un intime  d'un playboy intelligent et hédoniste qui partage avec lui quelques-uns de ses secrets : la loge Ka, réunissant l'élite des Francs-Maçons de Shanghai, que Huston manipule évidemment, et la machine installée dans la cave de la clinique permettant de projeter son esprit dans le passé. Mais aussi son usine sur l'île du Dragon Gris, où Huston produit la mystérieuse panacée offrant guérisons et jeunesse.

Un soir Jonas, embarque sur le Black Lady en compagnie du terrifiant M. Ho et de sa famille pour assister à une cérémonie sur l'île. Ce qu'il vivra là-bas le marquera à jamais. La musique… les cris… le sang…

Jonas travaille efficacement pour Huston pendant plusieurs mois ; ses talents d'ingénieur lui permettent même d'élaborer un contenant permettant de conserver plus longtemps la panacée. Il s'intéresse, mais pas trop, au mystérieux serviteur nageant dans la piscine de boue où circulent les tuyaux permettant de fabriquer la drogue miraculeuse. Il sauve même Fludd, retrouvé vivant au fond d'un trou puant, les jambes coupées.



Après une longue préparation, Brady, Chu-Min et les siens, aidés de Jonas dans la place, dirigent un assaut furieux contre l'île un soir de « cérémonie ». L'affaire est violente, pris au milieu du feu Jonas abat Huston d'une balle dans la nuque (pas facile de tuer quelqu'un qui vous a offert ses cigares et son whisky), Ho est tué et la plupart de ses lieutenants avec lui, les corps sont jetés dans le puits où se réfugie le serviteur…

A peine le temps de souffler pour Jonas. Depuis Le Caire où elle participe à des fouilles sur les pharaons de la XXIIème dynastie en compagnie d'Alexandre Gautier (le brillant égyptologue de l'exposition Carlyle), Rebecca, la girlfriend de Jonas, annonce que les choses tournent mal et qu'elle rentre aux Etats-Unis. Elle promet de lui envoyer un télégramme quand elle sera à Port-Saïd. Mais rien ne vient.

Pendant ce temps de l'autre côté de l'Atlantique, Erica Carlyle rêve et agit. En compagnie de son beau serviteur grec dont elle a vu le visage gravé dans le flanc d'une montagne du pays des songes, elle fait de curieux voyages dans des coins reculés des Etats-Unis ou dans les archives de sa grande maison pour rassembler la plus étrange des collections, quand elle ne reçoit pas dans sa cave les hommes-chiens des cimetières prétendant que leurs familles sont liées depuis longtemps (est-elle la seule à voir ces créatures ? Elle s'en moque). L'arrivée des envoyés de M. Christiansen la trouble, elle les écoute parfois, semble comprendre ce dont il est question puis s'en désintéresser. M. Li, envoyé aux Etats-Unis, l'aide à acquérir une peinture chinoise du XIXème siècle représentant l'île du Dragon Gris accompagné d'un poème évoquant la cité sous-marine dont l'île n'est que le sommet émergé. Sam l'enchante et l'agace, de même que ce M. Fludd, mutilé à son service… Elle refuse plusieurs propositions de mariage, gagne de l'argent et se soucie que sa meilleure amie, Ms Post, soit devenue si engagée dans la American Ankh Society après la mort tragique de son fiancé. Sans en référer à personne, Ms Carlyle met un peu de distance entre elles. Mais bientôt un invité réellement inattendu débarquera à New York, en la personne de Jack Brady lui même…

A suivre...

Le lecteur constatera que nous nous sommes pas mal écartés des chemins indiqués dans le scénario. Moins de sorcelleries, pas de fusée, Huston transposé à Shanghai (ça me paraissait plus naturel comme ça). Pour le reste il y a toujours des cultes, des bandits et des messages venus des quatre coins du monde. Nous nous sommes rendu compte, à l'usage, que raconter ce genre d'histoire avec un minimum de réalisme donnait un résultat vraiment noir et sanglant. Au stade actuel, Jonas (actuellement au Caire) ne s'est pas encore remis de ce qui s'est passé à Shanghai. Sam, lui, conserve un véritable enthousiasme, mais il a échappé au pire. Quant à Ms Carlyle, elle a surmonté sa phobie des océans et est partie passer des vacances en France en compagnie d'un mathématicien galant et d'une poétesse lesbienne.

PS : une intéressante inspiration, le film Shanghai Triad de Zhang Yimou.

25 novembre 2013

Blue Jay Way - Fabrice Colin

Please don't be long, please don't you be very long...

Pour apprécier ce livre, il faut être un peu comme le narrateur : un étranger (un Français ?) regardant les Etats-Unis et leur mythologie avec fascination. New-York, 9-11, et surtout Los Angeles, palmiers, piscines, poussières venues du déserts, reflets dans les vitres, caméras, tueurs, illusions et troubles psychiques...
Le narrateur est un type paumé, son père est mort dans le crash du Pentagone, la vérité officielle ne lui convient pas, il voit la réalité perdre sa substance, ne croit plus en grand chose, sinon en la littérature, notamment les romans de Carolyn Gerritsen. Il finit par sympathiser avec la romancière, qui lui demande comme une faveur d'aller veiller sur son fils, là-bas, à L.A., dans la luxueuse villa Blue Jay Way. Et tout commence vraiment là-bas, dans cet espace étrange, fortuné, où se donnent fêtes et débauches en compagnie de certaines têtes les plus fameuses de Hollywood. Dans cette villa cloisonnée par des murs de verre vont naître des relations bancales avec Larry, le producteur psychopathe, Ashley sa trop belle épouse, la bande des Spartans, ou bien les domestiques, parfois aussi prétentieux que les maîtres. Alors le roman donne son meilleur, dans une lente dérive douloureuse, pleine de mensonges, traîtrises, absences, disparitions. Les gens ne sont pas ce qu'ils semblent, les cadavres sont retrouvés dans le désert, il y a peut-être des caméras dissimulées partout. Fabrice Colin a de nombreuses références, j'en ai loupé la plupart, mais pas celles au cinéma de David Lynch. On pourrait entendre dans le roman une bande son malsaine d'Angelo Badalamenti pour accompagner les nuits sans sommeil du narrateur, buvant une bière Tutankhamun au bord de la piscine.
Je suis moins convaincu par le côté thriller, la narration du tueur en alternance (cette afféterie, dit un des personnages, pas du dupe du récit lui-même), par la recherche de la vérité, la fourniture d'explications qui n'expliquent pas grand-chose. Il y a dans le livre un jeu sur la réalité et la fiction, une tentative de dire quelque chose de Los Angeles, du monde post 11 septembre, des vies scriptées comme des scénarios...  Là je dois avouer que je n'ai rien compris, que j'ai eu l'impression de formules creuses me glissant entre les doigts comme des couleuvres.
Ces réserves n'altèrent en rien le plaisir hypnotique que peut procurer ce roman. J'aurais voulu que durent toujours ces instants suspendus au bord de la piscine de Blue Jay Way.

PS : roman lu en numérique, c'est dire combien j'ai accroché pour avoir pu lire dans ce format que je n'affectionne pas. Le fichier epub fourni par Sonatine est faiblard... Pas de chapitrage, par exemple. 




16 novembre 2013

Hadès Palace - Francis Berthelot

Une bien curieuse lecture, achetée sur un coup de tête sur la boutique numérique du Bélial.
Un mime-contorsioniste parisien à la langue bien pendue, Max, se fait embaucher au Hadès-Palace, hôtel, casino, music-hall, centre de spectacles, quelque part dans le sud de la France, où l'on attend des artistes, nombreux et excellents, d'offrir aux spectateurs le beau, le vrai, l'extrême. Maxime va y présenter un numéro en duo avec Sendra, fine harpiste... 
Mais le Hadès palace est un lieu étrange, dirigé par une équipe de types terrifiants, parcouru par des miliciens en tenue grise, où les artistes obtenant des notations insuffisantes du public sont envoyés dans un deuxième cercle où l'on tente de les pousser aux extrêmes de leur art.
J'ai bien aimé le personnage de Maxime, sa répartie, son sentimentalisme. Le roman tient une langue cohérente avec son décor, paillettes en surface, désespoir en sous-sol, le tout sur un ton mélodramatique et outré assez séduisant. On s'aime, on pleure, on se perd avec des déchirements, on subit de viles et horribles trahisons, on descend aux enfers dans Hadès Palace, et tout ça est plutôt intéressant.
Toutefois, j'ai trouvé le propos beaucoup trop clair, la métaphore tout à fait évidente et donc l'ensemble de l'histoire totalement prévisible. On est ici en plein fantasme, sans souci de réalisme, dans un espace qui est l'incarnation d'un discours, d'une idée qui, au fond, ne m'intéresse pas beaucoup. Tant pis. Je redonnerai une chance aux textes de Francis Berthelot en lisant un autre volume du rêve du démiurge, il paraît qu'il y en a de plus "réalistes".

15 novembre 2013

Le boucher de la Saint Martin – Vincent Delay

Voici un curieux petit objet éditorial, imprimé à l'ancienne près de la cathédrale à Lausanne, tiré à 150 exemplaires, distribué localement ou sur souscription. La couverture reprend les codes des polars des années 50, en noir et jaune. Il s'agit du quatrième tome des enquêtes de Toby Sterling, imprimeur-typographe et détective amateur, un fantaisie légère prenant ici pour décor le pittoresque canton du Jura et une société de restauration de chemins de fer anciens. On y trouve dialogues piquants, histoire intemporelle, quelque part entre les années 50 et notre époque, meurtres à l'ancienne sur les codes du whodunnit, nombreux clins d'oeil aux particularismes locaux, alcools, expressions ou jeux politiques, arrangés par un auteur connaisseur du pays et président de la société romande des études holmésiennes.
On est là loin de l'édition industrielle, plutôt dans un artisanat de qualité et un amour des choses bien faites, depuis le texte jusqu'à la fabrication de l'objet lui-même, s'adressant à un public de connaisseurs. Du joli travail.

Aux Editions-Limitées, http://www.ateliertypo.ch/romans.php.

14 novembre 2013

J'irai cracher sur vos tombes – Boris Vian


Je serai bien en peine de présenter l'auteur, trompettiste, chansonnier, poète, ingénieur centralien et membre du collège de 'Pataphysique.
En 1947, il publie un roman faussement traduit de l'américain et qui n'aurait sans doute jamais été publié là-bas, j'irai cracher sur vos tombes.
On y trouve Lee Anderson, nègre blanc, librairie installé dans une petite ville cliché des Etats-Unis, venu là assouvir une vengeance.
Voitures, guitare, chansons, alcool, jeunes gens désoeuvrés, alcool, jeunes filles aux seins fermes et à la morale si souple qu'elle pourrait être contorsionniste, alcool encore. C'est un petit roman à l'écriture à la fois sèche et nonchalante. Ca se lit comme ça, facilement, comme on boit une bière fraiche. Puis on écarquille les yeux, tant sous le swing de l'écriture se développe un univers glissant de l'érotisme joyeux jusque dans la dépravation, puis, enfin, jusqu'à l'horreur, à m'en faire ressentir un vrai malaise.
Etonnant.
Lu sur conseil de l'éminent Satrape Léo H.

19 octobre 2013

En cherchant Majorana - Etienne Klein

Je me suis souvenu en lisant ce post de Sylvestre Huet, sur le blog de sciences de libérations, qu'Etienne Klein avait été brièvement mon prof durant mes études, un de ceux qui réveillent l'attention de l'étudiant assoupi. Il livre dans En cherchant Ettore Majorana un triple portrait : celui bien sûr d'un physicien génial et mystérieux, celui de la recherche de pointe en physique dans les années 30 et, en creux, le sien propre, celui d'un homme passionné par la science et ceux qui la font.
Jeune Sicilien très éduqué, aux grands yeux noirs intenses, maigre et murmurant, peu doué pour les relations sociales, et, en même temps, un génie de la trempe de Galilée (selon Enrico Fermi, la fameux Nobel italien). Majorana était de ses chercheurs tellement en avance sur leur temps que les résultats de ses recherches n'ont été compris que plus de trente ans après sa disparition (et encore, pas tous), et qui ne jugeait pas nécessaire de publier des articles sur ses découvertes fondamentales, parce qu'il n'avait rien à faire des honneurs et qu'il recherchait, sans doute une forme de perfection. Et, plus étrange encore, ce contemporain et correspondant de (excusez du peu) Pauli, Heisenberg, Dirac…, a disparu mystérieusement lors d'un voyage de Naples à Palerme (à moins que ce ne fut dans l'autre sens ?), en 1938. Il avait 37 ans. Tout laisse penser alors, ses courriers, ses dernières paroles prononcées, qu'il savait qu'il allait partir. Mais où ?


Vers la mort ? Vers une autre vie ? Les indices sont discordants et ne laissent voir qu'un physicien quantique, créature de Schrödinger, dont on ne peut dire si elle est morte ou vivante et qui a sans doute construit d'elle-même cette ambivalence.

Le livre d'Etienne Klein, raconté avec coeur et sobriété, contient nombre d'assonances bizarres, de rencontres de hasard, de fausses mémoires, dont on comprendra qu'elles m'ont séduites. Aurait-il été publié chez Lunes d'Encres, nul n'aurait douté qu'il se fût agi d'une fiction. La seule explication est peut-être que Majorana serait un personnage de Christopher Priest, et ainsi tout deviendrait lumineux.


15 octobre 2013

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep - première partie

De bien grands mots pour dire que, suivant les intentions déclarées dans ce billet et les suivants, nous avons commencé à jouer les Masques voici quelques mois. Un jour d'hiver 1925, donc, Jonas Christiansen et Samuel Lipsky se sont rencontrés devant la porte d'une certaine chambre de l'hôtel Chelsea… (et si vous voulez un jour jouer cette campagne, cessez de lire dès maintenant).


Christiansen : aventurier, voyageur, exilé d'Europe, exilé de Russie, cherche à mener une vie civilisée avec peu de moyens ; il a vu pour la dernière fois Elias Jackson a Shanghai, en 1923, après une traversée épique de la Sibérie, la Mongolie et la Chine. 
Sam Lipsky : un gamin du quartier juif de New York, fils naturel d'Elias Jackson (pour des raisons techniques, et parce qu'Elias est un beau prénom, dans cette campagne le fameux journaliste a un peu changé de nom).
Ailleurs, dans New York, Erica Carlyle, créature mondaine, lutte contre d'étrange rêves, se fait courtiser par les plus beaux partis de la ville et prend le contrôle de ses affaires. Ms Carlyle est un personnage-joueur, plus jeune que ce que la campagne suggère. Fin 1924, elle a tout juste 21 ans et son oncle Ludwig Faber vient de mourir ; c'était lui qui gérait ses entreprises depuis la mort de Roger.
Erica a des souvenirs confus (elle était en pensionnat) des folies de son frère, de la présence gênante du docteur Huston, et de ce vicomte anglais distingué qui est venu au manoir Carlyle vers 1918-1919... Elle ne connaît pas tellement la scandaleuse Anastasia Bunay, ni Ms Masters, elle avait 14 ans à l'époque et oncle Ludwig la tenait autant que ce peut éloignée de tout ça. La faiblesse et la force de Ms Carlyle, ce sont ses rêves… Les marais de Sarnath, les visages de dieux sculptés dans la roche, les vaisseaux lunaires… elle cherche ces rêves autant qu'elle les craint, car il arrive qu'ils la détachent du monde, et contraignent son entourage à l'envoyer dans une luxueuse clinique des Catskills Moutains. Voilà pour la mise en place.
J'ai globalement suivi la trame et les idées évoquées dans les billets précédents. Nyarlathotep est à New York, gourou d'un mouvement manipulé par une noria de profiteurs (cet Egyptien idéaliste est si naïf…). Il n'y a pas de magie, pas de rituels à interrompre, pas de sorts trouvés dans des bibliothèque. Pas de fusils à pompe, pas de pulp. Les cultes parviennent à recruter notamment parce qu'ils assurent une meilleure vie, une grande force à leurs soutiens et leur promettent une sorte de revanche contre le monde ; ça ne les rend pas moins dangereux.
 L'histoire a été celle de l'enquête d'un immigré fauché sur la mort de son copain, en jouant un jeu sinuant avec la police, tout en étant poursuivi par des Noirs décidés à lui faire la peau, pendant qu'une riche héritière protégée de tout se débarrassait de la collection d'art égyptien de sa famille en l'offrant au Metropolitan Museum.
Je retiens trois scènes marquantes, et réutilisables, du chapitre New York :
– l'enterrement d'Elias Jackson. Ses vieux parents, ses anciens collègues, ses ex-petites amies (dont la mère de Sam), le lieutenant Poole en surveillance et un imposteur, M. P. R. Roderick, qui se présente comme ayant été son tailleur (et qui est en fait un complice de la bande kenyane et qui est là pour être sûr que tout le monde a bien été éliminé)
– l'inauguration de la collection d'art Egyptien au Metropolitan Museum, centrée sur la XXIIème dynastie et le règne du pharaon Osorkon II, dont le premier ministre et grand prêtre était un certain Nyarlathotep. Un jeune et brillant archéologue français, monsieur Alexandre Gautier, est fasciné par la traduction d'un papyrus racontant comment alors (il y a 2700 ans) on a tenté de rétablir les usages anciens.
– la scène finale, où Sam Lipsky, qui s'est incrusté à Harlem et a tenté de devenir un des premiers disciples de blancs de la bande kenyane, est amené à une sorte de messe noire dans un abattoir. Il neige, Christiansen accompagné de Poole et d'une maigre troupe de police débarquent, fusillades, scènes d'hystérie, un homme accroché à un croc saigne au-dessus d'une cuve qui vise à récupérer son sang.
Comme j'ai dit, pas de pulp, nous avons tout joué au premier degré. Sectes, manipulations, complots, erreurs, problèmes d'argent, pas mal d'émotions et des PJs secoués par le sang versé. Un récit lovecraftien sur deux axes : l'infiltration de l'horreur (venue de l'immigration, au passage) et les rêves étranges qui envahissent la vie.
A la fin du chapitre, Jonas et Sam ont réussi à convaincre Ms Carlyle de les financer et ils embarquent pour Shanghai, espérant mettre la main sur Jack Brady (il aurait été aperçu en Chine, et leur enquête montre qu'il avait des liens avec Shanghai où il avait séjourné en tant que marine).
Au moment où j'écris ces mots, il s'est passé beaucoup de choses à Shanghai que je raconterai peut-être dans un prochain post. Pour allécher le lecteur, on dira seulement qu'un des personnages a fini par entrer au service du Docteur Huston et cherche à améliorer la fabrication d'une drogue nommé panacée sur l'île du Dragon Gris…






29 septembre 2013

Fête magique à Romainmôtier

A la fin de l'été, quelques jours avant la rentrée des classes, à Romainmôtier. Contempler l'abbatiale un moment puis traverser le village, longer le canal dans l'ombre des arbres et rejoindre un creux de terrain. Le grand chapiteau blanc est là, et des tentes, des roulottes, du vin, des poulets à rôtir sur la broche, des balançoires pour les enfants, des amis. Sous le chapiteau, des chaises, une scène de la musique, des contes...  Le jazz manouche de Gadjo  le restaurant un peu fou un peu crado du Quatuor bocal  l'énergie folle du Vufflens Jazz Band, la très belle Maria De la Paz, les contes en Kamishibaï de David Telese, et le folk-tradi-bricolé des Piémontais de la Quinta Rua du Ricetto de Candelo, mes favoris de cette année (salut Gabriele, Guido, Danda !) et tous ceux aux concerts desquels je n'ai pas pu assister. A la nuit, tout s'illumine, les acrobates passent dans des rayons de lumière. Des semaines d'efforts, de constructions bouclées à la dernière minute, mais qui valaient la peine (le petit bâtiment en miroirs dans les arbres, la roulotte, les auvents…), trois jours épuisants et magnifiques, la fête magique du Grand Meaulnes au bord du Nozon. C'était beau et précieux, à la fin de l'été.

Photos par Piotr Jaxa, Rafael Barria, LK2. Cliquez sur les images pour voir les albums.



Bonjour
Jour de beau
Bolero
Érotomane
Manuel
Elegant
Gandolofo
Faux-monnayeur
Heuristique
Tic tac toc
Toccata
Catastrophe
Ophélie
Lie de vin
Vin nouveau
Vomitoire
Artaban
Banc public
Hic et nunc 
Oncle d'amérique
Ric et rac
Raccourci
Cimeterre
Terrarium
Omnibus
Busiris
Irriguer
Guévara
Aramis
Mise en scène
Scène du chat
Chapiteau

Bienvenue aux scènes du chapiteau !

28 septembre 2013

Perturbation - à Vidy

On saura que Cecci et moi aimons Thomas Bernhard. La puissance de sa parole, son mordant, sa verve caustique. Les textes de Bernhard sont rarement agréables, ses sujets sont durs, mais quelle puissance, quel art ! Le sujet de Perturbation (mis en scène par Krystian Lupa à Vidy dans un spectacle de 3h30) : un médecin et son fils  - qui ne vont pas très bien - rendent visite à des malades, tout autant de corps que d'esprit. 
Malheureusement nous sommes partis au bout d'1h30.  Mise en scène à gros moyens, décors tournants, utilisation abusive des projections (je sais que c'est à la mode, mais stop ! Quand l'action passe dans les projections, je m'étrangle !), et en même temps texte aplati, action étirée, décor imposant plutôt que suggéré… Et surtout, au bout d'une heure, un des personnages qui se balade à poil. Une sorte de point de Godwin du théâtre : quand j'aperçois des organes génitaux masculins sur scène, je comprends que le metteur en scène n'a plus rien à dire… Cecci et moi encourageons d'ailleurs les programmateurs à indiquer sur le descriptif des pièces la présence ou non d'acteurs nus afin que les spectateurs puissent choisir en fonction.
Nous demandons pardon aux acteurs qui, dans tout ce désastre, étaient très bons.

27 septembre 2013

Lectures de science-fiction à l'Echandole

Je passerai pudiquement sur l'exposition Stalker à la maison d'ailleurs, que je n'ai pas du tout aimée. J'avais des attentes liées à la lecture du livre et surtout aux impressions que celui-ci avait provoquées (voir ici), elles ont été bien déçues. 


Après l'inauguration, la maison d'Ailleurs et la la troupe de théâtre des Artpenteurs (dont je dis du bien aussi souvent que je le peux) nous ont proposé dans le caveau de l'Echandole, en face de la maison d'ailleurs, à une lecture de textes de science-fiction sur le thème du post apocalyptique. Lecture agrémentée de sons, boucles, effets d'ambiance, en partie provoqués par le public ! Nous avons eu droit à des séquences bien choisies de La route, du cantique de Leibowitz, d'un curieux roman de Galouye (dont le nom m'échappe) et bien sûr de Stalker. Que dire ? C'était vraiment bien. Et surtout les Artpenteurs remettent ça trois fois tout au long de l'année. Allez-y, ce sera bien !


http://www.echandole.ch/programme/spectacle/radiophonic-sf-system-chroniques-hertzienne/

Programme :
Jeudi 31 octobre 2013, l'extra-terrestre
Jeudi 6 mars 2014, le robot
Jeudi 3 avril 2014, le sur-homme
Jeudi 1er mai 2014, l'homme cybernétique

26 septembre 2013

Blues Jeans - à Vidy


Nous avions manqué ces deux dernières années les spectacles du marionnettiste chinois Yeung Faï à Vidy. Cette fois-ci, nous avons su saisir l'occasion.


Installé dans la petite salle du théâtre, le spectacle met en scène une enfant, fille de paysans, partant pour la ville travailler jusqu'à l'épuisement dans une usine textile à fabriquer des blue-jeans. L'intrigue ne comprend rien de plus, pas de tournants ni de rebondissements, mais l'originalité du travail de Yeung Faï n'est pas là. Le spectacle se veut une sorte de documentaire à charge, monté avec un mélange de techniques étonnants : acteurs réels, projections, marionnettes, extraits de reportages, interviews… tout cela utilisé pour fabriquer des images et des impressions d'une grande force. Là où un reportage, par la mise en scène de cas particuliers et différents, aurait tenu le spectateur à distance, l'utilisation de cette famille archétypale et de cette enfant/marionnette saisit le spectateur droit au coeur, rendant certaines scènes presque insupportables de douleur. L'art et la beauté sont mis au service d'un discours très dur.



La construction de l'ensemble n'est pas parfaite. Si certaines scènes sont des évocations d'une grande puissance (la ferme, au début et à la fin, le patron de l'usine…) d'autres sont plus lourdes et didactiques, utilisant parfois un excès de prouesse pour un discours somme toute assez simple. Ces petites réserves mises à part, on a là un spectacle offrant un traitement très original, assorti d'une maîtrise technique irréprochable.

 




Photos (c) Mario Del Curto

25 septembre 2013

Quand notre monde est devenu chrétien - Paul Veyne

J'aurais bien du mal à rendre de compte de ce livre à la fois court et riche. Paul Veyne, grand historien de l'antiquité, et grand érudit, se livre ici à l'exploration d'un évènement historique ponctuel : la conversion de l'empereur Constantin au christianisme, autour de 312 de notre ère. Pourquoi ce geste ? Comment en a-t-on rendu compte ? Quel est son importance ? La foi de l'empereur était-elle sincère ? Politique ? Etait-ce un moment réversible ?
L'idée derrière le livre pourrait plaire aux amateurs d'uchronie : pour Paul Veyne, cette conversion, choix personnel et peu évident d'un homme politique à la fois pieux et rusé fait partie des moments de l'histoire où tout aurait pu tourner autrement… Un point de divergence potentiel, en quelque sorte. Si Constantin ne s'était pas converti, et son empire derrière lui, le monde aurait été bien différent. Dans différents chapitres courts, Veyne expose une vision très intéressante du christianisme, par rapport au paganisme, de ce que c'est qu'une religion, qu'une foi personnelle, un monothéisme, du poids, pas si élevé qu'on veut le penser (et qu'elles veulent le penser), qu'ont les religions dans la culture humaine. J'ai été saisi par la finesse de la pensée, l'élégance du style, l'humour de l'auteur. Le sujet l'emmène jusqu'à la fin du paganisme et à ses différents retours possibles (en passant par le règne important de Julien l'apostat), puis s'étend jusqu'à notre temps, après des détours par l'islam ou le judaïsme.
Une lecture très riche, point de vue d'un incroyant curieux sur un moment aux répercussions immenses. J'ai été fasciné, autant par les idées que par l'élégance et la classe de l'auteur.

Par ailleurs, une petite chose parmi d'autres, ce livre me convainc une nouvelle fois de combien les religions des pays plus ou moins imaginaires sont souvent traitées sans aucune compréhension du phénomène par leurs inventeurs, qui projettent par exemple sur les mythologies païennes tout un tas de concepts venus presque uniquement du christianisme (hiérarchies ecclésiale, foi intérieure, notion de religion "vraie", concepts dont Veyne dégage l'originalité).

17 septembre 2013

Knie - Emotions


J'ai déjà avoué ici mon goût pour le cirque. Après avoir chroniqué des trucs arty, et d'autres semi-arty, voici le compte rendu de notre passage annuel au cirque Knie.


Knie se présente comme une institution suisse : le cirque national, qui effectue 300 représentations par an, une tournée depuis le fin-fond des Grisons jusqu'au bout de la Romandie. Des dizaines de remorques, une ménagerie qui est un vrai zoo pour les petits, 4000 lampes sous chapiteau, un spectacle très pro, parfaitement réglé, avec des artistes internationaux, tara-zim-boum ! Le côté plus surprenant de Knie pour les Français est le remplacement des clowns par des comiques locaux, jouant à fond sur l'humour suisse, rarement très fin, souvent vulgaire genre comique troupier années 50 (j'avoue, toutefois, j'ai souri au show de Laurent Delahousse l'année dernière dans son rôle d'empêcheur de tourner en rond et d'importun. Sans doute parce que son personnage de Genevois râleur ressemble beaucoup au Français râleur). 
Comme Knie a de l'argent, les spectacles de ce cirque sont aussi l'occasion de voir d'excellents artistes, plus ou moins bien mis en scène.


Le cru de cette année est plutôt très bon, si on enlève les numéros comiques (même s'ils comportent quelques jolis moments, le duo full house livre des numéros un peu vieillots, et Steve Ekely ne m'a pas convaincu). Pour le reste, c'est un spectacle de grande classe, beaucoup plus beau et touchant que d'habitude et je ne pensais pas dire ça un jour d'un spectacle de Knie. Le numéro d'entrée mêlant cavalerie et acrobaties, avec une troupe énergique de danseurs ukrainiens est réellement superbe de fluidité et d'élégance. On a vu aussi un très beau numéro de portés acrobatiques (le duo You & Me), une troupe d'acrobates chinois sur monocycles et une troupe de trapèze volant nord-coréenne épatantes. J'ai été moins convaincu par le spiderman qui marche à l'envers au sommet du chapiteau : OK pour l'exploit physique, mais je n'ai pas le goût du sang et j'ai eu peur tout le temps que ce type se tue (je n'ai vu aucun dispositif de sécurité).



Mais au delà de tout ça, le spectacle était superbe dans le domaine le plus décrié du cirque à l'ancienne : les numéros animaliers. Knie, comme Grüss en France, c'est une famille d'écuyers. Là, les chevaux étaient superbes, les numéros de dressages, cabrés, les tableaux avec chevaux arabes ou frisons hollandais étaient magnifiques, au niveau de ce que fait Alexis Grüss à Paris. Un artiste italien a aussi présenté un superbe numéro de dressage d'oiseaux tandis que le numéro avec les éléphants était extraordinaire. De la beauté, de la finesse et du rêve comme j'en ai rarement vu dans ce domaine. Un très bon spectacle, Amaranthe et Héliflore ne s'y sont pas trompées !









12 septembre 2013

Wouaf Art - Au petit théâtre

Nous avons donc emmené Amaranthe et Héliflore assister à une conférence sur la place du chien dans la peinture occidentale, donnée par mademoiselle Jeannette, dont c'était la toute première conférence en public. Bon. Le micro marchait bizarrement, la moitié des accessoires étaient mal branchés et mademoiselle Jeannette cachait difficilement son admiration pour la grande et belle Linda Beauregard qui parle si bien avec des mots si compliqués. Et puis les objets se sont comportés de manière bizarre, une écharpe s'est transformée en chien, une poubelle s'est mise à... vous n'avez qu'à aller voir le spectacle pour le savoir.


Mademoiselle Jeannette est incarnée par Guandaline Sagliocco (qui a vraiment un chien qui s'appelle Fiona, a appris Amaranthe en la rencontrant en coulisse), la conférence est complètement fêlée, les enfants rient beaucoup, les adultes aussi et on voit même, en prime, une conférence sur la place du chien dans la peinture occidentale (où on apprend pourquoi Pedro, le chien de la famille royale, est poussé de côté dans las meninas).


Ce spectacle a beaucoup tourné, il passera peut-être près de chez vous. En tous cas il, est jusqu'au 15 septembre au petite théâtre de Lausanne, dont je ne peux que louer la qualité de la programmation.




09 septembre 2013

Géométrie de caoutchouc - à Vidy

Imaginez un grand chapiteau de cirque, carré. Vous êtes dedans. Et devant vous, ni scène, ni piste, mais un autre chapiteau, blanc celui-ci. Des ombres évoluent sous sa surface, mains, bras, sirènes, poissons/oiseaux triangulaires... 


Puis un orage éclate et des personnages bizarres s'extraient de sous la toile pour évoluer non plus dans mais hors du chapiteau. Ses suspendre, grimper, sauter, glisser, rebondir, bizarres, désarticulés, comme des toons élastiques. Peu à peu, ils apprivoisent ce nouvel univers, extérieur...
Géométrie de caoutchouc est un spectacle de "nouveau cirque", comme on appelle ce genre de show poético-arty-bizarre. Les dix premières minutes sont un peu longues, nous avons failli sortir, d'autant que nos deux satellites Amaranthe (6 ans) et Héliflore (5 ans) trouvaient toutes ces ombres assez intimidantes. Mais quand elles ont vu les personnages dévaler les pentes, sauter, glisser et rebondir, nous les avons entendues rire et nous sommes restés, à raison, pour profiter de ces étranges visions. Exploration d'un monde, exploits de sauts, interactions d'une troupe, d'un peuple, avec une bien étrange machine de toile, de poids et de cordes, Géométrie de caoutchouc offre des images merveilleuses. Et à la fin, quand tout s'effondre et se replie, Héliflore, qui a tout compris, s'est réfugiée dans nos bras en pleurant.

Un spectacle d'Aurélien Bory, avec huit acteurs formidables. Jusqu'au 15 septembre au théâtre de Vidy, à Lausanne.





04 septembre 2013

Ecrire les rêves


Pourquoi m'être acharné à lire les Contrées du rêve ?
Un chemin obscur relie ces terres à l'archipel de C. Priestaux récits fous que Gérard de Nerval a rapportés de ses voyages dans l'au-delà dans son Aurelia
Je cherche des livres qui saisissent quelque chose de l'essence des rêves. Paradoxes, beauté, cauchemars, pulsions érotiques, glissements impossibles. J'ai essayé d'écrire de telles histoires.

Les rêves des autres sont ennuyeux. Les Contrées du rêve de Lovecraft m'ont souvent fait bailler, j'ai dû me forcer pour lire les délires de Nerval. Et c'est à cause de leur érotisme prononcé que j'ai tenu bon dans les îles de Christopher Priest. Ecrire le rêve force à être concis, dense, à savoir faire glisser les scènes, à réussir à capturer des paradoxes de la vie inconsciente, sans les forcer. Alice documente bien la géographie des rêves, chutes et portes minuscules, océans de larmes où l'on ce noie. Randolph Carter visite des pays à la géographie bizarre, il quitte le pays des dholes par une échelle jetée depuis un cimetière, une éternité plus haut. Il navigue, vole, s'égare dans des labyrinthes, tombe dans des puits. Les paradoxes de la géographie de l'archipel du rêve, eux, sont documentés par Chester Kammerston dans l'introduction des insulaires : lieux aux noms flous, répétitifs, parcourus par des activités absurdes en écho d'une île à l'autre. Parcours incertains, routes maritimes ne favorisant que l'errance du voyageur. Chez Nerval, les visions fantastiques allant de Paris, des salons jusqu'au sommet d'Olympes terrifiantes n'ont même plus besoin de ces transitions : contrairement à Priest et à Lovecraft, Nerval n'a pas tenté de stabiliser ses univers oniriques dans des terres imaginaires dans lesquelles revenir coller des récits, écrire des histoires reste leur ambition. L'Aurelia de Nerval est un pur rapport d'explorations et de visions, le compte-rendu d'un voyage effectué dans un au-delà souvent visité, jamais documenté.



Ecrire les rêves est une forme de distillation. Ecarter les motifs trop fades, donner une forme à ce qui n'en n'a pas. Reproduire sans figer, garder un oeil intérieur ouvert dans les moments de demi-sommeil, savoir que ça ne rendra peut-être (sûrement) rien. Et que tout se déchirera et disparaîtra à l'éveil, les douceurs, les cauchemars, les femmes à la beauté vénéneuse et que nous frissonnerons dans le froid du petit matin.