Nous avons vu la pièce dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, qui date d'une douzaine d'années. Je trouve intéressant que des théâtres jouent aussi bien des pièces de répertoire que des mises en scène de répertoire, surtout, bien sûr, quand la mise en scène est bonne, comme celle dont on parle. Ainsi, le TKM, qui rejoue son Scapin ou bien son Fantasio.
De manière marrante, à part trois idées, je ne connaissais pas cette pièce de Molière que je n'avais jamais lue ni jamais étudiée. Donc, on a Alceste, qui s'énerve contre l'hypocrisie et la bassesse du monde (et qui s'énerve contre tout et tout le monde), qui a un bon pote très très très patient, Philinte, et qui est amoureux d'une jeune veuve, Célimène, qui est jolie, a de l'esprit et s'amuse à faire tourner les hommes en bourriques.
Comme chaque fois chez Molière quand la pièce porte le nom d'un personnage (Le Tartuffe, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire, l'Avare...), toute la dynamique tourne autour du personnage principal (qui devait être joué par JBP, j'imagine) qui s'agite, agite son entourage, provoque des situations impossibles et des gags. Mais, en vérité, je me demande si le Misanthrope est vraiment une pièce marrante. Oui, certes, il y a des répliques qui claquent et qui font rire et une belle collection de vannes méchantes, mais la mise en scène qui nous est proposée montre surtout un homme malheureux, plutôt dépressif, qui se met en colère face au monde tel qu'il ne va pas. Une réaction plutôt naturelle, dans laquelle on peut se reconnaître. L'humour, ou la violence, de la pièce viennent du fait qu'il ne renonce pas, qu'il ne capitule pas (tout comme Bérenger, le héros de Rhinocéros), ce qui le rend à la fois admirable et détestable, d'autant qu'il a à perdre à cette attitude puisqu'en la tenant il ne peut pas obtenir l'amour de Célimène.
La mise en scène de Clément Hervieu-Léger se passe dans une sorte d'espace intermédiaire, le salon d'un hôtel particulier en cours de rénovation ou de déménagement. Il y règne une ambiance sombre de lieu mi-habité, avec ce piano dont Alceste joue parfois quand on tire le drap qui le recouvre.
Je n'ai pas beaucoup de sympathie pour ces costumes sinistres de bourgeois début de siècle (l'autre siècle, celui où je suis né) et ces soubrettes en robe noire et tablier blanc, mais je trouve que la pesanteur qu'ils inspirent participe bien du cadre de la pièce. De plus, ces costumes sombres font ressortir les couleurs des deux personnages les plus sympathiques de la pièce, Eliante et Célimène.
Eliante, d'abord. La gentille, la calme, la raisonnable, mais aussi celle qui est utilisée, instrumentée comme objet de mariage par cet imbécile d'Alceste quand il voit Célimène menacer de lui échapper. La scène de déclaration d'amour toute en douceur entre Eliante et Philinte est très belle. Eliante, c'est la vie, c'est vers elle que part Philinte à la fin au lieu de suivre Alceste dans le gouffre.
Célimène, ensuite. Adeline d'Hermy lui donne une énergie joyeuse, sensuelle, vivante. Oui, elle baratine, oui elle manipule, mais aussi elle dit la vérité sans hypocrisie, dans la joie et la moquerie. Elle prend des risques, elle marche sur le fil, elle vit (contrairement à Alceste, qui se plaint).
La scène de révélation finale aurait pu tourner au slut shaming (ces deux marquis sont des personnages utilitaires affreux - les acteurs qui les jouent, Briane Ba et Sefa Yeboah s'y collent avec bravoure), mais Célimène fait face et tient bon - et Alceste manque une grande occasion de lui célébrer son soutien.
L'image finale de la pièce, que je ne spoile pas, est sur Célimène et elle m'a bouleversée.
Je ne trouve pas que la pièce est parfaite (je me suis un peu assoupi au milieu dans tous ces alexandrins) et la mise en scène très ombreuse est parfois pesante. Mais la troupe de la Comédie-Française donne à ces personnages vieux de 360 ans (ils sont nés en 1666) une présence et une épaisseur et une vie qui me parle. Comment peut-on aimer le monde sans trop souffrir ? Alceste se fâche et ne veut rien entendre. Célimène rit et se moque, toujours. A la fin, les deux pleurent. Et nous ?





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