06 janvier 2026

Tempo - au Cirque d'Hiver

Comme chaque année ou presque, nous sommes allés assister au spectacle du Cirque d'Hiver Bouglione. Et comme l'an dernier nous avons pris des places au premier rang, parce que pourquoi pas, c'était notre cadeau de Noël.

Le spectacle de cette année s'appelle Tempo, l'affiche dans un style années 20/30 est super belle, Michel Palmer est toujours là. Si un jour j'entrre sur une piste circulaire (ce que je ne ferai sans doute jamais) ce sera pour, comme lui, porter un costume classe, écarter les bras et sourire en disant "place au cirque !" d'une voix ferme et chaude.

Le clown cette année est Housh Ma Housh, un clown ukrainien qu'on avait déjà vu dans d'autres spectacles. Ses numéros sans paroles sont plutôt marrants, notamment celui où il pique la parole à Michel Palmer, justement. Dans ces specracles, en plus de ses propres numéros, le clown apporte un liant aux différentes pièces et la note de poésie un peu mélancolique qui va avec les spectacles de cirque de nos jours.

Maintenant, la classique petite revue des numéros (et quelques photos prises depuis le bord de piste par votre serviteur).

D'abord, la troupe de ballet des Salto dancers, toujours très bien. (oui, OK, ces jeunes gens sont super beaux - dans le genre hétéro normés musclés)



Puis la troupe Empress fait un numéro de jonglage à quatre sur plusieurs étages (avec les types en kilt et la dame portant une grande grande robe union-jack, WTF, mais ça rend bien). Le numéro est très cool avec de belles images.


Le numéro suivant est de la roue Cyr, un agrès que j'adore voir sur scène, joué ici par Guillaume Juncar. Il est très très bon, le numéro est beau et rythmé, très réussi.


Celui qui suit, le numéro de Sara Nagyhegy est un truc dingue qui met mal à l'aise. La jeune femme fait des figures suspendue à une sangle par les cheveux ! ("une technique ancestrale du cirque chinois", dit Monsieur Loyal.) Ca donne un effet très weird d'un corps qui danse, les quatre membres libres, suspendu dans le ciel. Mais à quel prix ? Au prix de quels efforts, de quel douleur ? (de quelle perte de cheveux ?). Peut-être que cela nous rappelle aussi les efforts moins visibles d'autres artistes, les corps secoués et tordus et poussés pour le spectacle.
En cela, parce qu'il est réellement étrange, le numéro de Sara Nagyhegy est aussi d'une très grande beauté. Le simple fait de le voir, là, juste devant nous, est bouleversant.






Le numéro suivan est la classique pièce de haute école de Regina Bouglione (insérer ici mes regrets de ne pas voir plus de chevaux). Le passage où le cheval danse avec le danseur est très beau;



Asia Perris offre ensuite un numéro d'équilibrisme sur mes mains, très beau. Elle fait dans ce numéro un étrange mouvement : en partant depuis un grand écart, elle se relève en refermant simplement les jambes. C'est si évident et singulier que cela teinte tout le numéro, avec cette fausse impression de facilité qu'offrent souvent les pièces de cirque.


Enfin, Sampion Bouglione fait un très mis en scène numéro de jonglage de balles + claquettes qui marche très bien, notamment dans les moments de silence créés par l'orchestre.


Et le dernier numéro de cette première partie époustouflante est un numéro de roue de la mort d'Andrei Pogorelov, très puissant et très effrayant (notamment quand il saute à la corde perché tout en haut de l'engin infernal). Le genre de moments où on retient son souffle.


La deuxième partie après l'entracte ouvre sur ce numéro des Rokashov, aux barres fixes. La gymnaste n'enlève jamais ses talons hauts, ni pour sauter, ni pour marcher sur les barres. C'est assez classe.


Ensuite Natalia Bouglione fait un joli passage de sangle aérienne (une forme que j'aime beaucoup) avec des effets très surprenants de changement de costume en plein air, comme si un peu de magie transformiste s'était invitée dans le numéro. Avec les éclairges et les effets de fumées, ça en jette.



Enfin, le numéro de Blade 2 Blade est le deuxième grand moment de ce spectacle. Ce couple fait du lancer de couteaux en offrant des twists intéressants. D'abord, en atténuant le côté "violence faites aux femmes" (atténuant - c'est toujours présent quand même, mais moins présent) : la femme entre en scène en tenant un arc avec flèches pour tirer vers le mec.
Elle a aussi un passage où elle loge autour de lui des sortes de carreaux d'arbalète et perce une pomme au-dessus de sa tête.
Enfin, il y a un magnifique passage où il tire vers elle les yeux bandés, avec elle qui guide l'arme vers le ballon qu'elle tient en mains (sur un petit bouclier).





L'avant dernier numéro, celui des Bello Sisters, est un beau numéro de mains à mains, joliment féminisé (puisqu'on n'a pas la division acrobate - légère et porteur - costaud, mais deux porteuses).


Enfin, clôture pompière et tricolore, la brigade de gymnastique des pompiers de Paris. Le numéro fonctionne sur le nombre, le feu, le rouge et les lumières (et un drapeau, à un moment). C'est une des rares pièces qui aurait franchement gagné à être vue de face. En ce sens, j'avais préféré leur intervention lors du spectacle des société des gymnastique à la vaudoise arena, l'hiver dernier.




Le tout donne un très bon spectacle de Bouglione. Classe, lumineux, qui fait rêver et ressentir des sensations fortes. Et toujours un pincement de nostalgie quand les danseuses et danseurs disparaissent au milieu de la piste. 
Vive le cirque !









Le Misanthrope - à la Comédie-Française

Nous avons vu la pièce dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, qui date d'une douzaine d'années. Je trouve intéressant que des théâtres jouent aussi bien des pièces de répertoire que des mises en scène de répertoire, surtout, bien sûr, quand la mise en scène est bonne, comme celle dont on parle. Ainsi, le TKM, qui rejoue son Scapin ou bien son Fantasio.

De manière marrante, à part trois idées, je ne connaissais pas cette pièce de Molière que je n'avais jamais lue ni jamais étudiée. Donc, on a Alceste, qui s'énerve contre l'hypocrisie et la bassesse du monde (et qui s'énerve contre tout et tout le monde), qui a un bon pote très très très patient, Philinte, et qui est amoureux d'une jeune veuve, Célimène, qui est jolie, a de l'esprit et s'amuse à faire tourner les hommes en bourriques.

Comme chaque fois chez Molière quand la pièce porte le nom d'un personnage (Le Tartuffe, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire, l'Avare...), toute la dynamique tourne autour du personnage principal (qui devait être joué par JBP, j'imagine) qui s'agite, agite son entourage, provoque des situations impossibles et des gags. Mais, en vérité, je me demande si le Misanthrope est vraiment une pièce marrante. Oui, certes, il y a des répliques qui claquent et qui font rire et une belle collection de vannes méchantes, mais la mise en scène qui nous est proposée montre surtout un homme malheureux, plutôt dépressif, qui se met en colère face au monde tel qu'il ne va pas. Une réaction plutôt naturelle, dans laquelle on peut se reconnaître. L'humour, ou la violence, de la pièce viennent du fait qu'il ne renonce pas, qu'il ne capitule pas (tout comme Bérenger, le héros de Rhinocéros), ce qui le rend à la fois admirable et détestable, d'autant qu'il a à perdre à cette attitude puisqu'en la tenant il ne peut pas obtenir l'amour de Célimène.

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger se passe dans une sorte d'espace intermédiaire, le salon d'un hôtel particulier en cours de rénovation ou de déménagement. Il y règne une ambiance sombre de lieu mi-habité, avec ce piano dont Alceste joue parfois quand on tire le drap qui le recouvre.

Je n'ai pas beaucoup de sympathie pour ces costumes sinistres de bourgeois début de siècle (l'autre siècle, celui où je suis né) et ces soubrettes en robe noire et tablier blanc, mais je trouve que la pesanteur qu'ils inspirent participe bien du cadre de la pièce. De plus, ces costumes sombres font ressortir les couleurs des deux personnages les plus sympathiques de la pièce, Eliante et Célimène.

Eliante, d'abord. La gentille, la calme, la raisonnable, mais aussi celle qui est utilisée, instrumentée comme objet de mariage par cet imbécile d'Alceste quand il voit Célimène menacer de lui échapper.  La scène de déclaration d'amour toute en douceur entre Eliante et Philinte est très belle. Eliante, c'est la vie, c'est vers elle que part Philinte à la fin au lieu de suivre Alceste dans le gouffre.

Célimène, ensuite. Adeline d'Hermy lui donne une énergie joyeuse, sensuelle, vivante. Oui, elle baratine, oui elle manipule, mais aussi elle dit la vérité sans hypocrisie, dans la joie et la moquerie. Elle prend des risques, elle marche sur le fil, elle vit (contrairement à Alceste, qui se plaint).

La scène de révélation finale aurait pu tourner au slut shaming (ces deux marquis sont des personnages utilitaires affreux - les acteurs qui les jouent, Briane Ba et Sefa Yeboah s'y collent avec bravoure), mais Célimène fait face et tient bon - et Alceste manque une grande occasion de lui célébrer son soutien.

L'image finale de la pièce, que je ne spoile pas, est sur Célimène et elle m'a bouleversée.

Je ne trouve pas que la pièce est parfaite (je me suis un peu assoupi au milieu dans tous ces alexandrins) et la mise en scène très ombreuse est parfois pesante. Mais la troupe de la Comédie-Française donne à ces personnages vieux de 360 ans (ils sont nés en 1666) une présence et une épaisseur et une vie qui me parle. Comment peut-on aimer le monde sans trop souffrir ? Alceste se fâche et ne veut rien entendre. Célimène rit et se moque, toujours. A la fin, les deux pleurent. Et nous ?










Les vacances de Maigret - Simenon

 

Suite de mes "notes pour mémoire" des lectures de Maigret. Celui-ci se passe aux Sables d'Olonne où notre commissaire est en vacances avec madame Maigret. Sauf que madame Maigret est hospitalisée (appendicite) et que le gros commissaire s'ennuie, fait des tours en ville, boit des coups de blanc et n'a comme unique activité que de rendre des visites à son épouse à l'hôpital tenu par des bonnes soeurs.

Et puis il apprend l'histoire de cette jeune femme "tombée" d'une voiture roulant à pleine vitesse... et il ne peut s'empêcher de s'en mêler d'autant qu'une bonne soeur lui a collé un petit mot mystérieux dans sa poche...

Notables de province, amoureux transis, ambiance de plage... Ce roman est très réussi, avec une bonne intrigue et des ambiances géniales de parties de cartes de riches où de soirées improvisées chez la poissonière. Un très bon Maigret.

05 janvier 2026

Un homme et une femme - Claude Lelouch



Ça a été notre film de réveillon, choisi par mes parents. Je n’avais jamais vu de film de Lelouch, dont j’avais l’image d’un type un peu prétentieux, réalisant des films avec un style particulier (romantiques, musique, caméras qui tournent).

Le pitch : lui et elle ont leur gamin dans le même pensionnat en Normandie. Elle manque son train, il la raccompagne à Paris dans sa belle voiture rouge. Ils se plaisent, se découvrent, cherchent à se revoir. Les deux sont veufs (peut-être…). Il est beau (c’est Jean-Louis Trintignant, mais en fait je lui trouve un air méchant, je ne l’aime pas beaucoup — mon appréciation), elle est très belle.

Ce film, palme d’or 1966, est super bien filmé (si, si). Il raconte par l’image plus que par les blablas, il est très sensoriel (bruits de moteur, éclats des vagues de la plage, ambiance de restaurant, de route tard le soir). Les souvenirs sont évoqués par des effets de montage très bien fichus, ça coule tout seul. Il traverse plein d’atmosphères différentes, d’une manière à la fois vive et brillante. Du beau cinéma.

Anouk Aimée incarne l’archétype de « l’actrice française super belle », du genre tu es un jeune intello et tu as une photo d’elle au-dessus de ton lit. Elle a ces grands yeux ourlés de très grands cils, ce regard mystérieux masqué derrière des lunettes de soleil, cette voix un peu profonde et une grande capacité à être amoureuse. (Là, je parle de ce qu’elle projette, pas de ce qu’elle était, je ne la connaissais pas.)

Le film date de l’âge de la voiture. On entend des moteurs tout le temps. JLT est un vrai pilote. Les véhicules grondent, claquent et roulent, vroum, vroum, vroum. La moitié des scènes ont lieu en bagnole. Le mec conduit tout le temps, et notamment quand il ne devrait pas conduire (genre faire monter des gamins avec toi dans une auto après avoir roulé 5 000 km, sérieux ???), et personne ne porte de ceinture. J’ai eu peur tout le temps, pour tout le monde.

Quand ils sont en auto, la deuxième fois, on entend la radio parler de « un homme et une femme » (oui, le titre) qui sont décédés dans un accident de voiture… Ça fait planer sur tout le film l’ombre de la mort, tout le temps, et en fait, d’un point de vue narratif et émotionnel, c’est vraiment pas mal.


09 novembre 2025

The Howl of the Chimeras - scénario pour l'appel de Cthulhu

The Howl of the Chimeras est un livre de scénario d’environ 200 pages pour L’Appel de Cthulhu, publié par l’éditeur espagnol Shadowlands Games et écrit par Albert Estrada. De manière intéressante, Shadowlands Games publie à la fois en anglais et en espagnol.



Le livre contient un seul scénario, prévu pour trois personnages prétirés : de jeunes gens de la bonne société qui séjournent dans le château — ou établissement de cure — de Lord Amadeus Dewar, l’oncle de l’un d’entre eux.

C’est un scénario de mystère plus que d’enquête, mêlant angoisse, horreur psychologique et body horror… Destiné, selon l’auteur, à être joué en une seule grosse session (et je suis d’accord avec lui).

Comme les lecteurs de ce blog le savent, je suis un très bon client pour les publications de Cthulhuteries en tout genre. J’ai soutenu le financement participatif du PDF, j’y ai jeté un coup d’œil (joli, épais, plein d’illustrations), puis je l’ai rangé sur mes étagères virtuelles.

Puis, comme j’anime régulièrement des scénarios de JdR lors des week-ends Holygames (www.holygames.ch), je me suis dit que celui-ci pourrait être un bon candidat pour un one-shot en soirée, à condition de bien préciser qu’il s’agit d’un jeu à thème adulte (ça aurait été embarrassant de voir arriver à ma table des joueurs de douze ans).


J’ai donc ressorti le bouquin et pris des notes.
Premiers éléments : l’histoire de base, mêlant emprise et hallucinations, est assez complexe à mettre en œuvre. Le livre la développe toutefois avec précision, définissant les drames du passé, les relations entre les prétirés, etc. Les PNJ sont détaillés et illustrés, leurs motivations sont explicitées.
Le manoir de Lord Dewar est décrit avec de nombreux détails : évocation de chaque pièce, indices, visions, etc. L’auteur invite le MJ à distribuer aux joueurs le plan en 3D isométrique des étages du manoir. J’ai songé à en faire de beaux tirages couleur, puis j’ai renoncé, me disant que le jeu de rôle en mode bac à sable tournerait vite au point and click, ce qui n’est pas tout à fait ma vision du JdR.

Parmi les qualités de ce scénario : plein, plein d’idées. Le concept d’origine (que je ne spoile pas), le personnage de Lord Dewar, plutôt bien écrit, la relation au surnaturel et à la folie. De nombreux moments réellement dérangeants vécus par les PJ, mêlant souvenirs traumatiques et juxtapositions troublantes. L’atelier du peintre, la main bandée, le lucky penny, les rêves : autant de moments pour créer de véritables vertiges chez les joueuses.

En revanche, je pense que c’est un scénario difficile à faire jouer. Il me paraît très important, en début de séance, de préciser le cadre, le ton et ce qu’on attend de la partie.
L’auteur a une idée très précise de ce que doit être la scène finale. Comme je n’avais aucune idée de la manière d’y parvenir, j’ai laissé, les deux soirs où j’ai fait jouer le scénario, les PJ créer la leur.
Le matériel est très dense. Je pense que l’auteur a raison de dire qu’il s’agit d’un one-shot (il ne faut pas laisser retomber la tension), mais le mener en 3 h / 3 h 30 nécessite une très bonne gestion du rythme et un peu d’acrobatie narrative (oui, j’aime les concepts aux noms absurdes). MJs débutants, s’abstenir !

Enfin, je ne voulais pas me limiter aux trois prétirés.
J’ai donc créé un système de création de personnages pour générer trois membres de la gentry (proches des prétirés) et deux domestiques qui leur sont liés et embarqués dans la même galère. Passer 30 à 45 minutes en début de séance pour créer les persos permet de les pimper, de les adapter aux joueuses et de bien connaître le groupe avant de commencer. J’ai laissé, à chacune des deux séances, les joueuses inventer des détails, des relations… pour chacun des PJ.

Enfin, pour garantir le rythme, j’ai placé cinq des masques dans différentes pièces du manoir, plus ou moins visibles (les lecteurs du scénario comprendront).


The Howl of the Chimeras est une production intéressante. Elle n’est pas lovecraftienne ; elle se rapproche plutôt des films de Guillermo del Toro, comme L’Échine du diable ou Le Labyrinthe de Pan. Appel de Cthulhu est ici interprété comme du JdR « new weird », et ça me va très bien. Le scénario est malin, riche, pas très bien structuré et demande pas mal de travail. Je l’ai trouvé difficile à mener, mais il offre de belles récompenses !


P.S. : si vous voulez le faire jouer, contactez-moi : je peux partager le système de création et quelques autres idées.

23 octobre 2025

Le roi en jaune - Robert W Chambers

Le roi en jaune est un élément vicariant de la mythologie lovecraftienne. Les nouvelles qui constituent ce recueil sont plus anciennes que les textes de HPL (1895) et ont été écrites par un riche Américain ayant étudié les arts à Paris.

Le plus fascinant dans tout ça, pour moi, c'est la façon dont ces textes se sont retrouvés à faire partie d'une sorte de "canon" culturel de textes fantastiques (avec certains écrits d'Arthur Machen, de Lord Dunsany ou d'Ambrose Bierce) parce qu'ils ont été des inspirations pour Lovecraft. Et ainsi, annexés à cet univers fantastique flexible qu'est le mythe de Cthulhu, voici Chambers, qui n'en demandait sans doute pas tant, devenu une célébrité pour les fans du mythe (dont je suis).

Le roi en jaune sert d'inspiration à plusieurs scénarios et campagnes pour l'AdC. Impossible landscapes, Tatters of the King ou bien le septième chant de Maldoror. C'est aussi une des influences de la première saison de True Detective que j'ai donc envie de revoir parce que, justement, en ce moment je suis dans un trip in yellow.

J'en ai donc profité pour relire le recueil.

Les histoires du roi en jaune mettent en scène des artistes bourgeois dans le Paris ou le New York des années 1890. Les quatre premiers récits sont fantastiques et reliés par le thème du fameux roi en jaune, la pièce de théâtre dont la lecture plonge dans la folie. Le quatrième, la demoiselle d'Ys, est une médiévalerie bretonne et les suivantes sont des récits plus "réalistes", trop sirupeux à mon goût.

Le romantisme décadent de Chambers est plein de jeunes hommes tourmentés et de pures jeunes filles, qu'elles soient de bonne famille (comme Geneviève) ou plus vulgaires, comme la modèle sexy du peintre dans le texte "le signe jaune". La sexualité est hyper esthétisée et à la fois très présente et cachée sous le tapis.

Les quatre contes fantastiques du cycle du "roi en jaune" sont tout de même de bons textes et je comprends comment ils ont pu inspirer HPL. Ils contiennent chacun, à leur manière, de bonnes doses de bizarreries déroutantes, de personnages grotesques, de folie rampante. Leurs incohérences, leur réalisme flottant, leurs idées surprenantes donnent un vrai plaisir de lecteur. Et, tout au centre, comme un murmure encore plus bizarre, flotte cette fameuse pièce de théâtre dont la lecture ébranle les esprits et dont les personnages et les visions hantent les narrateurs.

D'une certaine manière, tout se retrouve dans ce paragraphe de la nouvelle "le restaurateur de réputations". Tout un souffle d'idées, d'histoires, dans ces quelques phrases.

Pendant ma convalescence, j'avais acheté et lu pour la première fois Le Roi en jaune. Je me rappelle qu'après avoir terminé le premier acte, je compris que je ferais mieux d'arrêter. Je me levai et jetai le volume dans la cheminée; il heurta le foyer et s'ouvrit en tombant dans le feu. Si je n'avais pas entrevu le début du second acte, je n'aurais jamais terminé le livre, mais quand je me baissai pour le ramasser, mes yeux ne purent se détacher de la page ouverte, et avec un cri de terreur, ou peut-être de joie si poignante que chacun de mes nerfs en fut torturé, j'arrachai le volume au foyer et, tremblant, je regagnai ma chambre, où je le lus et le relus, pleurant, riant, frémissant d'une terreur qui par moments me prend encore aujourd'hui. C'est cela qui continue à me préoccuper, car je ne peux oublier Carcosa où le ciel est parsemé d'étoiles noires, où l'ombre des pensées des hommes s'allonge dans l'après-midi, où les soleils jumeaux s'enfoncent dans le lac de Hali, et mon esprit sera toujours hanté par le souvenir du Masque blême. Je prie Dieu de maudire l'auteur, comme lui-même a apporté au monde la malédiction de cette œuvre à la beauté prodigieuse, terrifiante dans sa simplicité, irrésistible dans sa vérité, un monde qui aujourd'hui tremble devant le Roi en jaune. Quand le gouvernement français saisit les traductions qui venaient d'arriver à Paris, Londres, évidemment, devint impatient de lire le livre. On sait comment il se répandit comme une maladie contagieuse, de ville en ville, de continent à continent, interdit ici, confisqué là, dénoncé par la presse et les Églises, censuré même par l'avant-garde littéraire la plus anarchiste. Aucun principe bien défini n'avait été violé dans ces pages maléfiques, aucune doctrine présentée, aucune conviction offensée. Aucune norme connue ne permettait de le condamner, et pourtant, bien que l'on dût reconnaître que Le Roi en jaune atteignait au degré suprême de l'art, tous sentirent que la nature humaine était incapable de supporter une telle tension.

Bref, ça vaut le coup de lire ces textes. Je me suis même commandé une autre édition du recueil (oui, bon, je sais, on dirait que je me comporte comme un des bourgeois esthètes des récits, well...). J'ai la Malpertuis, qui est pas mal. Je vais me procuré celle de Callidor, avec des illustrations dedans.

Peut-être que je publierai un petit commentaire de l'intéressante campagne des Oripeaux du roi, dont l'architecture et les personnages sont, à la fois, un écho intéressant à Chambers et une certaine originalité dans le monde du Jdr.

19 octobre 2025

La Taupe - John Le Carré

Il y a plusieurs générations de romans de JLC : les polars (l'appel du mort), les romans de guerre froid (la taupe, la petite fille au tambour, l'espion qui venait du froid, une petite ville en allemagne...) et les romans "modernes", très caustiques (une vérité si délicate, le tailleur de Panama...).
J'ai découvert l'auteur à travers ses bouquins modernes, puis quelques romans de guerre froide. 

J'avais essayé de lire La taupe en 2002, alors que j'étais déjà fan des romans caustiques de JLC, je n'avais pas du tout aimé et pensé que ce n'était pas pour moi. 

Jusqu'à ce que Sabrina C. m'offre l'appel du mort, un chouette polar sur fond d'espionnage où apparaît George Smiley. Ca m'a fait plonger dans les histoires de George Smiley qui se passent autour des personnages du "Cirque". J'ai lu les gens de Smiley, qui est top, et relu la taupe, qui est un chef d'oeuvre.

Le pitch en est très simple : George Smiley, espion à la retraite, est chargé par un officiel de trouver qui, à la tête de l'agence d'espionnage du Royaume Uni, est le traître qui livre des secrets à l'Union Soviétique. Smiley va lire des dossiers, causer avec des gens, lire d'autres dossiers, causer encore, visiter ses propres souvenirs, aller à Oxford, penser à sa femme Ann, se faire moquer par des gens et finir, presque désolé, par démonter le mystère.

Pluie, Angleterre, manteaux gris, gens très humains, administrations plus ou moins bien gérées... Le décor n'est pas glamour. Smiley n'est pas glamour non plus. Et le roman est brillant.

D'abord, comme je l'ai dit sur les réseaux, parce que comme dans un bon bouquin de SF, on est transporté sans explication dans un autre monde, différent, dont on découvre les règles sur le tas. Ce monde est sans doute imaginaire (même si JLC a fréquenté le monde du renseignement, il a tout inventé sur le Cirque) mais tout sonne vrai et est sans doute vrai à la façon dont la littérature insuffle la vérité.

Ensuite parce que l'écriture nous emmène dans un labyrinthe de paroles, de pensées, de souvenirs. Qu'on parle de la vie qui passe, de la jeunesse, des amitiés, des amours, que tous les personnages sont touchants (même les imbéciles), qu'ils ont leur raison, qu'on a envie de les aimer. En bon écrivain, JLC s'intéresse aux gens. Et, Smiley, peut-être le plus fragile de tous, qui mène contre Karla, son équivalent russe, une guerre cruelle, est lui aussi très humain et porte sur tous un regard très doux.

La taupe est bien sûr un roman d'intrigues et de mystères. Mais ce n'est pas le plus important (en relisant, je me souvenais très bien de qui était le coupable, je m'en fichais). C'est surtout un magnifique roman de la parole, de la pensée, de la mémoire.