01 mai 2016

La rencontre -- Cirque Starlight

Le cirque Starlight poursuite une route singulière que j'apprécie toujours autant : tenir sur un fil étroit entre cirque populaire, tournée en roulottes, numéros classiques et "nouveau cirque", un peu conceptuel, tentant de dépasser l'habituelle succession d'exploits pour concevoir un spectacle qui raconte quelque chose. Depuis la première fois où nous les avons vus, en 2010, ils proposent chaque année un nouveau spectacle, dans une ambiance toujours onirique, bizarre et funambulesque, menant à de grandes réussites (Balchimère, 2011, Entresort 2013) ou à des demi-ratages (Aparté, 2012).

 La rencontre se tient dans night club années 50, petites tables rondes, grosses lampes, ambiance festive. Les garçons viennent pour frimer, les filles en groupe boivent un verre dans leur coin, un couple mal assorti tente une romance...

 Ce spectacle ne m'a pas entièrement convaincu : les numéros de clown peinaient à décoller (même si je trouvais que les deux artistes avaient du charme), le spectacle était un peu lent et avec un léger goût de trop peu (trois des numéros annoncés dans le programme n'étaient pas présents, le cerveau aérien, la roue cyr et le hula-hop figurant dans la bande-annonce). Mais au-delà de ces réserves, nous avons pu assister à un paquet de numéros épatants. L'ouverture à la bascule, très bien mise en scène et très réussie, un numéro de mât chinois double avec quatre Tanzaniens extraordinaires de charme et de force (troupe Hakuna Matata), un très beau numéro de corde volante avec Emmaline Piatt qui fait de la balançoire juste sous le sommet du chapiteau, un sourire constamment sur le visage.

 Dans la deuxième partie, j'ai été épaté par le numéro d'adagio (figures et appuis au sol, de groupe) des mêmes Hakuna Matata et surtout par le numéro de patins à roulette acrobatique de Mathieu Cloutier et Myriam Lessard. Je n'avais jamais vu cette technique en scène, où deux artistes tournoient sur une scène minuscule, c'est extrêmement impressionnant.


Malgré mes réserves, La rencontre est un bon spectacle et plutôt une bonne année pour Starlight. Et la question de savoir si on peut raconter quelque chose avec un spectacle de cirque reste ouverte.
 







 

28 avril 2016

Les Affinités - Robert Charles Wilson

Et si on pouvait déterminer, par un mélange de tests intellectuels, sociaux et génétiques, votre appartenance à un groupe humain spécifique, une Affinité, au milieu duquel votre capacité à collaborer serait optimale ? Et s'il existait en tout 22 Affinités pour toute l'humanité, plus le groupe de ceux et celles qui n'en ont pas ? Et si au cœur de votre Affinité vous trouviez des amitiés plus fortes, des amours plus faciles, une meilleure communication, un meilleur épanouissement professionnel que dans tous vos autres groupes sociaux ? Comment le monde évoluerait-il, alors ?

Je suis un amateur de l'oeuvre de Wilson, que j'ai chroniquée plusieurs fois sur ce blog. Robert Charles Wilson est un écrivain un peu à part dans le domaine de la science-fiction contemporaine. Il parvient à conjuguer des récits efficaces, réalistes, toujours près de ses personnages, et des spéculations ébouriffantes, qu'il traite généralement avec élégance. Ses livres sont à la fois apparemment humbles (littérairement parlant, à l'exception peut-être du plus particulier Julian), jamais racoleurs ni putassiers, ambitieux dans leur propos et très bien faits, "à l'américaine". Il est quelque chose comme un écrivain de l'âge d'or de la SF (les années 50, en gros) travaillant au XXIème siècle. Wilson, c'est une SF vertigineuse que vous pouvez résumer en quelques mots et faire lire à vos amis qui ont peur d'être perdus dans le futur.

On pourra lui reprocher un certain "système Wilson" : un narrateur contemporain, type généralement moyen, se retrouve spectateur et acteur autour d'un événement planétaire extraordinaire : des monolithes tombant du ciel, la disparition des étoiles, l'engloutissement de l'Europe... (en ce sens, par exemple, Spin et les Chronolithes sont fortement apparentés). 
La question quand on ouvre les Affinités est donc : est-ce encore "un autre Wilson" ? 

Plutôt non, et c'est tant mieux. Les Affinités est un roman court et nerveux (parfois presque un peu schématique, mais le lecteur appréciera qu'on ne lui fasse pas perdre son temps) qui, à partir du postulat cité dans le premier paragraphe, tire une histoire du futur proche crédible et intéressante. La tendance de Wilson a écrire de bonnes intrigues de soap (comme le dit Nébal) trouve ici, dans ce sujet, une forme d'aboutissement. Tout le roman, à travers les relations du narrateur avec son entourage, se posent à chaque instant les questions : de quoi sont faites nos relations sociales ? Qui sont nos groupes ? Comment fonctionnent nos propres relations ?
La manière même dont les Affinités se développent, entre club de rencontre, start-up prometteuse et conflits politiques et sociaux est tout à fait bien décrite. Comme souvent chez Wilson, les idées sont nombreuses, fines et bien amenées.
J'ai trouvé certains personnages particulièrement réussis et attachants, Rachel Ragland, Geddy le jeune frère autiste du narrateur ou bien les filles de la maison de Toronto.

Le roman se conclut enfin par une réflexion élégante sur notre manière d'envisager l'avenir, nos optimismes et nos pessimismes.

Les Affinités est un beau roman.



26 avril 2016

One shots - Unknown Armies

Un court billet de jeu de rôle, pour changer : l'actualité récente dans le monde ludique autour du Kickstarter d'Unknown Armies, 3rd edition, m'a rappelé :

1 - que j'aime vraiment bien ce jeu, dont la lecture m'a beaucoup inspiré.

2 - qu'il existe un étonnant recueil de scénario, appelé One shots, qui contient (ô surprise !) des scénarios à jouer en une fois, indépendants et tous plus ou moins fumés, plutôt plus que moins, disons.


Unknown Armies fait partie des rares jeux de rôle vraiment marquants que j'ai eu le loisir de lire, par son approche à la Tim Powers du fantastique contemporain. Ses différents Concepts à Majuscules (Occult Underground, Adepts, Avatars, Postmodern Magick...) permettent de jouer plein de trucs bizarres et amusants. Le recueil One shots donne un aperçu des thèmes et possibilités du jeu, et ce recueil contient un des scénarios les plus amusants qu'il m'ait jamais été donné de faire jouer : Jailbreak.


Je vous fais le pitch : quelque part dans un état rural des USA, dans les années 80. Des prisonniers viennent de s'évader d'un pénitencier, ils capturent un gardien de prison et quelques otages, puis roulent très vite, loin de la prison... Un orage éclate, ils tombent en panne et courent s'abriter dans cette vieille ferme, là-bas, au milieu des champs. Une grande vieille maison tranquille où vit un couple âgé...

Le côté amusant du scénario est qu'il s'agit d'une histoire pour neuf personnages, des pré-tirés incarnant les rôles mentionnés ci-dessus : évadés, gardien de prison menottés, otages, couple âgé... Neuf joueurs incarnant des personnages aux intérêts TRES divergents donc, un MJ pour rythmer le truc, et c'est parti pour deux ou trois heures de jeu dans une ambiance de film de série B de deuxième partie de soirée. Violence, suspense, une louche de bizarre... Je l'ai fait jouer deux fois, et à chaque fois l'ambiance a été mémorable.
Au cas où vous ne sauriez pas quoi faire ce week-end avec vos neuf copains rôlistes (ou débutants)...


20 avril 2016

Birdman - Alejandro González Iñárritu

Dans ce film, on trouve : des plans séquences de dix kilomètres de long, des acteurs capricieux, Michael Keaton en ex-ex-ex Batman, des New-Yorkais qui parlent vite vite vite, des répétitions théâtrales calamiteuses, un acteur qui ne bande que face au public, des vanités froissées sur Broadway, des chocs de vanités, des vannes percutantes, 25 000 vues sur Twitter de Michael Keaton en slip, Edward Norton en slip (j'adore cet acteur), de la télékinésie.







L'ensemble est assez bien vu et souvent drôle.


On aurait aimé que l’ambiguïté sur la relations du monde intérieur du héros avec le monde extérieur qui fait mal fût maintenue jusqu'au bout. Ce n'est pas grave.

19 avril 2016

Ave Cesar - Joel & Ethan Coen

Nous avons vu ce film il y a un mois au moins, je vais juste jeter quelques mots ici à son sujet pour ne pas oublier.



Ave César se passe dans le Hollywood des années 50. Eddie Manix bosse pour le studio Capitole, et son boulot est de résoudre les problèmes. Acteurs bourrés, absents, réalisateurs capricieux, coucheries, cancans...


Toute l'histoire se déroule sur 24 heures, où l'on verra : le kidnapping d'un acteur célèbre, une adoption légale, une scène aquatique, des communistes, des numéros de lasso, une tentative de débauchage, une sortie au restaurant promotionnelle...
Le téléphone n'arrête pas de sonner, les ennuis s'accumulent et les sketchs s'enchaînent. Car oui, en vérité, Ave César est surtout un film à sketchs, ce qui fait sa grande qualité et sa limite. Avec un regard très sincère, les Coen brothers passent en revue tout ce qu'ils aiment dans le cinéma de studio de l'époque, imitant les peplums kitch avec le Christ filmé de dos, les films d'espionnage, les trucs sophistiqués en noir et blanc avec un réalisateur européen sophistiqué, les comédies musicales... et les westerns.


C'est un film mineur, mais drôle et touchant, car l'ensemble est traité sans moquerie, avec beaucoup d'amour, montrant le devant et l'envers de la fabrication des images. Les personnages, tous imaginaires, sont aussi tous très amusants, avec une mention spéciale pour Hobie Doyle le cow-boy roi du lasso et fidèle des studios. On s'attache à Manix, sans trop le plaindre : ce sac de nœuds, il l'a choisi. Et après tout, ce n'est que cinéma.


(et ces acteurs ultra-célèbres, George Clooney, Scarlett Johansson, Chaning Tatum est tête, sont très bons dans des rôles de comédie)

18 avril 2016

Office Life - Laurent Bortolotti




Nous avons découvert le travail de Laurent Bortolotti lors d'une des premières éditions des scènes du chapiteau. Je me souviens d'un concert tard le soir, d'une formation toute petite et d'un petit homme pâle, presque désarticulé, qui faisait des impros de claquettes en balançant bizarrement les bras. Il paraissait voler juste au-dessus des planches, et disposer d'une étrange réserve d'énergie, presque inépuisable, pour flotter sur la musique.



 Il est revenu aux scènes du chapiteau quelques années plus tard, pour une série de numéros différents : dans certains d'entre eux, le danseur-improvisateur (accompagné de deux compagnons excellents) incarnait un étrange personnage de cadre d'entreprise agressif et orgueilleux, exalté et planant. Quelque part entre CLEER et Gene Kelly.
Ces quelques pièces sont devenues un spectacle entier, à la fois amusant et tragique, avec le même cadre aux yeux fous, l'informaticien et l'ambitieuse directrice marketing. Je ne suis pas amateur de danse (je n'y comprends rien), mais les claquettes exercent sur moi une fascination hypnotique, dans la manière dont les danseurs planent et glissent en antigravité, dont la musique des talons accompagne celle des instruments.


Office life est le nom de cette série de tableaux dansés, entre rêves d'enfance, vie d'artiste et exaltation corporate. Si la construction dramatique est encore en chemin (ce n'est pas une comédie musicale, mais autre chose, une autre sorte d'expérience... encore à définir), les scènes dansées sont comme toujours magnifiques.
Les claquettes, ça me rend heureux.

Office life
, avec Léo Chevalley, Alex Bellegarde, Shyrleen Mueller, Laurent Bortolotti et Thomas Wadelton. En tournée.

15 avril 2016

Le couperet -- Donald Westlake

Près de New-York, fin des années 90. Burke, la cinquantaine, ancien cadre dans l'industrie du papier, vient d'être licencié. A son âge, et dans son domaine, les chances de retrouver un boulot sont réduites, et sa femme ne travaille pas, il faut payer les études des enfants, les traites de la maison... Son petit monde très classe moyenne va s'écrouler et Burke le refuse.
Une idée lui vient alors : ils sont assez nombreux sur le marché du travail pour les postes comme le siens, et les postes sont rares. Mais, si tous ses concurrents pour un poste donné venaient à mourir ?
Le couperet est un roman tragiquement drôle. Jouant sur l'angoisse du déclassement, la peur du chômage, lisant le monde du travail avec une lucidité cruelle, Westlake propose un roman noir caustique. L'intrigue est parfaitement huilée, comme une jolie mécanique, où chacun aura un petit rôle tragique ou comique à jouer (l'épouse, les flics, les fils, le conseiller conjugal...), c'est une lecture très distrayante.
Maintenant, le roman tient surtout sur son concept, qu'il développe jusqu'au bout avec habileté. Si l'idée de base vous amuse, lisez, et faites-vous plaisir. De là à dire comme le texte de quatrième de couverture qu'on "frôle le chef d'oeuvre"... On a là, et c'est déjà très bien, une bonne satire, noire, cruelle et grinçante, servie par un romancier chevronné.

(offert par monsieur Mouton, merci !)