03 mai 2018

Beethoven à l'OCL

J'ai déjà essayé de chroniquer de la musique classique et ce n'est pas facile, parce que je ne suis pas musicien et que parler de la musique avec nos simples mots n'est pas évident. Essayons toutefois car j'ai envie de me souvenir.
Retour à un concert de l'OCL pour écouter le double concerto pour cordes, piano et timbales de Bohuslav Martinu (oui, je sais, on dirait presque un nom inventé de pièce classique chiante) et surtout la symphonie n°9 de Beethoven.
Programmer quelque chose en première partie de la neuvième était assez casse-gueule. Le choix de Martinu se défend bien: cette pièce courte écrite par un Tchèque exilé en Suisse en 1938 est un morceau expressionniste, plein de surprises et d'angoisses, parfois terrifiant, avec une instrumentation surprenante: un double ensemble de cordes, des timbales très présentes et un grand piano utilisé presque seulement comme instrument percussif (ça veut dire qu'on tape dessus pour faire des grands blang pour marquer des temps de la musique).

La neuvième symphonie de Beethoven est une des pièces classiques les plus connues au monde et aussi ma préférée. Je l'ai écoutée enfant au walkman sur une cassette audio avec du souffle dans mon lit avant de dormir (interprétation de Karajan). Ca a été ensuite mon tout premier CD (Harnoncourt, que j'aime beaucoup). Je la connais très bien, cette musique a toujours été là pour moi. Je ne l'avais pas réécoutée depuis plusieurs années.

J'expédie toute de suite les détails du concert: Joshua Weilerstein était très bon, l'OCL précis et en place, comme toujours, le ténor qui lance le O Freunde absolument parfait, le chœur pas tout à fait au niveau mais tenant sa place. Bref, c'était bien.

J'appréhende toujours un peu les concerts de musique classique: on paye cher pour de la musique compliquée qui fait parfois un peu bailler. J'ai tort presque tout le temps. Ici, pour la première fois, je suis entré complètement dans l'oeuvre. J'en ai entendu les surprises et les détails, les merveilles et les tristesses. La neuvième est une réalisation immense, très riche, l'accomplissement d'un artiste au sommet de son art, ce moment où on rassemble tout son savoir, tous les trucs du métier, toute l'inspiration, tout ce qu'on a encore jamais su dire. Elle commence "classique", dans cet équilibre que j'aime chez Beethoven entre la rigueur de la musique d'aristocrates de la fin du XVIIIème et l'expression puissante des sentiments. J'adore les deux premiers mouvements, je pensais ne pas aimer le troisième (qui en fait est très bon, élégiaque) et dans le quatrième le compositeur lâche tout, ose tout, sur la base de l'air le plus simple du monde. L'introduction du thème à la contrebasse dans le silence suspendu de la salle m'a bouleversé. Puis ce sont des crescendos, hymnes de joie, retours au silence, musiques enfantines presque régressive, sautillements, feux de violons, jeux vocaux, jusqu'à la fin.

Une chose que j'ai comprise ce soir: on ne peut pas mettre d'images sur cette musique, je ne peux pas imaginer d'histoire, d'ambiance, de personnages. Ce n'est pas la musique d'une histoire, ce n'est même pas la musique de quelque chose. Elle ne se justifie que par elle-même. Même les mots pour la nommer sont faux. La neuvième, juste un numéro, pour pouvoir en parler.

J'ai lu que Beethoven aimait l'ode à la joie de Schiller depuis son adolescence, qu'il avait déjà tenté plusieurs fois dans sa carrière d'en faire quelque chose avec la musique, jusqu'à ce qu'il arrive à l'intégrer dans ce travail immense auquel l'OCL a bien rendu honneur. La neuvième exprime les mouvements du cœur, depuis l'âge mûr jusqu'à l'enfance, de l'angoisse, la fureur, l'amour, jusqu'à l'espoir et la joie. Elle est une partie de moi.
Et ainsi les artistes se nourrissent de leur propre vie.

30 avril 2018

Princesse Mononoke - Miyazaki

En tentant de repousser un démon qui attaquait son village, le prince Ashitaka récolte une malédiction qui le contraint à l'exil. Vers l'ouest, dans les terres où règnent encore d'anciens dieux, il trouvera peut-être une explication à son malheur, sinon la guérison.


Si vous suivez ce blog, vous connaissez sans doute l'histoire, sinon vous êtes d'heureuses gens qui n'avez pas encore vu ce film, mon préféré parmi les grands films de Miyazaki et, dans la foulée, le meilleur film d'heroic fantasy au monde.

Je ne l'avais pas vu depuis plus de dix ans et nous l'avons montré aux enfants lors de notre dernière séance de cinéma familiale. J'ai été pris dedans comme la première fois, j'y ai vu et compris des choses que je n'avais pas vues auparavant, j'ai adoré. Des dieux, des hommes, des femmes, l'écologie, le sexisme, la guerre, la vie, la mort... Les personnages sont tous très bien écrits, je crois que je les aime tous.

Les filles ont été capturées par le récit... et terrifiées. Non pas par les démons, comme nous le craignions, mais par les images de guerre, les cadavres empilés, les bras tranchés durant les combats, la violence humaine terrible qui traverse l'histoire.

20 avril 2018

La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

Nous vivons une époque intéressante pour les amateurs de l’œuvre de H.P. Lovecraft (dont fait bien sûr partie votre serviteur). Cette œuvre a ceci d'incroyable qu'elle a, dès le vivant de l'auteur, suscité toutes sortes de continuateurs et imitateurs,  pour la plupart très mauvais, au mieux moyens (j'accepte le duel de références. Si vous connaissez de vraiment bonnes lovecrafteries antérieures aux années 2000, faites-moi signe !). Notre époque voit paraître une série d'œuvres lovecraftiennes vraiment intéressantes d'un point de vue littéraire : j'y range certaines nouvelles d'Anders Fager (lues ici), la passionnante traversée d'Alan Moore (lue là) et dans un registre un peu plus éloigné, la panse, de Léo Henry.
Je ne sais pas quel est le phénomène d'histoire culturelle qui s'opère ici, mais je ne peux que le constater.
La quête onirique de Vellitt Boe est un livre situé dans cette continuation. C'est une construction littéraire qui s'appuie, en la reprenant et la modifiant, sur la fameuse novella La quête onirique de Kadath l'inconnue, la plus connue des fantasy dunsaniennes de HPL. On n'est donc pas sur le versant Cthulhu mais côté contrées du rêve. Je me demande d'ailleurs s'il est possible d'apprécier Vellitt Boe si on n'a pas lu Kadath...
Au fait, de quoi s'agit-il ? 
Vellitt Boe est une ancienne voyageuse devenue professeure d'université dans une école très oxfordienne, à ceci près qu'elle est située à Ulthar (les chats de..., tout ça). Petit souci, une de ses étudiantes a disparu, plus ou moins enlevée par un voyageur venu du monde de l'éveil. Or la jeune femme est apparentée à un dieu, les dieux des contrées sont capricieux. Il pourrait lui venir l'idée, par contrariété, d'atomiser Ulthar, ses universités et toute la région.
Vellitt se lance donc à la poursuite de l'étudiante, ce qui l'amènera à visiter nombre ce coins curieux.
Le roman est à sa façon très tolkiennien : beaucoup de marche, de décors insolites, de discussions. Des dangers plus souvent suggérés qu'avérés (au début du moins). Les souvenirs personnels de Vellitt, une femme d'une cinquantaine d'années plutôt sympathique et dégourdie. Le récit a du charme, du style et nous emmène dans des directions intéressantes, dont un passage dans le monde de l'éveil, bien sûr. Il explore la nature des contrées du rêve, objet à la fois fantastique et littéraire, dans une relation à la fois respectueuse et critique vis à vis de la vision qu'en avant HPL. Les personnages de Vellitt Boe sont pour beaucoup des femmes de caractère, ayant une vie plutôt réaliste, et la manière dont ces caractères "réels" se mêlent à cette fantasy est très séduisante.
J'ai beaucoup aimé ce petit livre très doux. Il donne à voir la beauté du monde onirique, il est chargé de parfums et de visions et il se situe dans la continuité d'une oeuvre littéraire pour moi fondamentale. Merci au Bélial de l'avoir publié, d'autant que le livre est très beau.

PS: suis-je le seul à avoir eu l'impression qu'une bonne partie des noms propres sont des anagrammes ? Si oui, de quoi ? (Gnesa -> Agnès, mais après ? Vellitt Boe, par exemple ?)

19 avril 2018

Les disparus de Saint-Agil – Christian-Jacque

Après ma relecture de ce roman remarquable (voir chronique) nous avons regardé l'adaptation qui en a été réalisée peu après, en 1938, par Christian-Jacque (le même que pour Fanfan la tulipe), avec des dialogues (non crédités) de Jacques Prévert.
Tout en reprenant la même histoire que le livre, le film est une véritable adaptation, fidèle à certains aspects du roman et en ignorant totalement d'autres. On oublie l'aspect proprement policier du récit (le personnage du policier est oublié), on concentre surveillants et professeurs en une poignée de personnages (joués notamment par Michel Simon et Erich von Stroheim) et on se concentre sur le danger encouru et vécu par les enfants. Les disparus est un film de mystère et d'aventures enfantines, un peu comme le seront après lui certains films de Steven Spielberg par exemple.
Loin de la chronique réaliste, le film a quelque chose d'expressionniste, avec son très beau noir & blanc et ses décors un peu baroques (je n'imaginais pas la pension St Agil si chic). Les enfants jouent très bien, dans un style un peu guindé mais très beau. Le récit est très rythmé, on ne s'ennuie jamais, les bonnes scènes s'enchainent, l'ambiance est électrique. Quant à la fin, un peu folle et anar,  elle ressemble plus à la "fin rêvée" du roman (les lecteurs comprendront) qu'à son issue plutôt réaliste.


Bref, un scénario malin, une réalisation au petit poil, des acteurs formidables, c'est un très bon film. L'auteur de ces lignes a eu l'occasion de tomber au coin d'un écran sur les choristes (lui aussi un film de pensionnat dépeignant le même coin du siècle). La comparaison fait très mal au plus récent des deux films.

Rosa et Marguerite ne l'ont malheureusement pas aimé, rebutées par le son d'époque et la diction très années 30 des acteurs rendant les dialogues parfois difficilement compréhensibles pour elles (notre installation est sans doute un peu en cause également). Nous leur avons conseillé de lire le roman, elles pourront toujours revoir le film plus tard !




16 avril 2018

Ghost in the shell – Rupert Sanders


Dans la foulée de mon visionnage de l'animé, j'ai regardé le remake récent. J'avais envie de voir de belles images de science-fiction, des cyborgs, une ville surréelle, tout ça. Et bien sûr de voir comment l'histoire avait été traitée.
Globalement, ça ne m'a pas plu. Trop de bizarreries, trop de visions simplistes (policiers honnêtes contre méchante corpo, tous également violents), trop de choses incohérentes (les souvenirs qui se manifestent comme des glitches graphiques...), l'emploi bizarre de Takeshi Kitano... Le world building, tentant de faire coller des idées issues du film original (du manga ?) et des idées plus contemporaines ne marche pas du tout. Et je ne parle pas du whitewashing global de l'affaire...
J'ai aussi un problème avec le fait que dans ce monde surpeuplé, l'histoire se limite à un conte de fées impliquant un tout petit nombre de personnages archétypaux (et globalement mal écrits). Et le happy end débile. Les scènes d'actions auraient pu être bien si elles n'étaient pas quasi toutes pompées sur l'animé original, sans amener grand chose sinon une démonstration de prouesse technique, mais pour quoi faire ?
Reste Scarlett Johansson, drôle de créature à la fois sexy et asexuée, le seul personnage que j'ai trouvé crédible dans toute cette affaire. En la voyant, j'ai cru voir un cyborg au corps lourd, puissant et amplifié. En cela, elle parvient à faire revivre une des réussites du film d'origine (voir ma chronique de celui-ci où je dis exactement la même chose du major Kusanagi). Et ce détail éclaire l'ensemble du film d'une étrange lumière, incarnation de la uncanny valley.

14 avril 2018

Futurs ? – Nicolas Nova

Sous titré la panne des imaginaires technologiques, cet essai publié par Nicolas Nova aux Moutons électriques parle de manière stimulante de la manière dont nous nous figurons nos futurs technologiques. Il rassemble essais et interview autour de la relation entre imaginaires du futur, design fiction, architecture, réalisations effectives. Il explore l'idée que nous avons perdu la possibilité d'imaginer un futur grandiose (et ne la retrouverons sans doute jamais), que des figures inventées en SF (voitures volantes, interfaces cybernétiques, objets spatiaux...) sont à la fois des stimulations et des points d'aveuglement sur notre capacité à imaginer le futur, tant ces rétro-types tiennent de place dans nos imaginaires.
On pourrait lui reprocher de ne jamais parlé de futur "social" ou "biologique", mais ce n'est pas son propos.
Le livre intéressera les lecteurs et créateurs de science-fiction et tous ceux qui cherchent les références de créateurs hors SF littéraire qui jouent aussi à explorer l'avenir (je pense à ce très joli projet/performance autour de l'implantation d'un téléphone dans une dent).

Enfin, last but not least, le livre se conclut par une postface signée David Calvo, en mode feu d'artifice et qui m'a profondément réjoui.

« C’est bien beau les nanites, mais encore faut-il avoir la sécu. Non, mais sérieusement : tout esprit avec un peu de recul sur lui-même peut difficilement croire au progrès, encore moins à la Technologie (on parle bien de la structure politico-religieuse du type singularitarianisme). C’est devenu une sorte de dégagement politique : dans notre univers schizophrène se télescopent les infinis possibles de l’imagination, et la brutalité d’un réel de plus en plus opprimant. La Technologie, telle que nous la vivons hors science(s) de la vie, est un moyen de plus pour garder les citoyens dans l’enclos de l’autorité. Ce que nous touchons concrètement d’un projet rêvé, c’est la réalité augmentée, Watchdogs, « Amazon, le Viagra sans ordonnance et les Google Glasses. Nous sommes des grands singes avec des blasters. On a la post-histoire qu’on mérite. »

« Tout ce qu’on aura, ce futur qu’on nous vend aujourd’hui, c’est un monde médiéval avec conduite assistée.  »

11 avril 2018

Les dépossédés – Ursula Le Guin

J'avais lu ce roman quand j'étais ado. Je me souvenais de deux mondes antagonistes, la très riche Urras et l'anarchiste Anarres, et d'un savant partant de l'austère Anarres pour aller travailler sur Urras. Je me souvenais que le roman était intellectuel et un peu pesant. Je l'ai relu suite à la mort de madame Le Guin et à un conseil avisé de l'ami Léo. Tout ce dont je me souvenais était vrai, sauf que le roman n'est jamais pesant, jamais intellectualisant, juste intelligent.
Je n'ai pas tellement envie d'en parler plus, tant ma relecture m'a bouleversé. Les dépossédés est un chef d’œuvre de roman, un livre d'une force émotionnelle et politique et visionnaire incroyable, aussi actuel maintenant qu'il le fut lors de sa parution. Jamais bavard, toujours au fait, construit avec ce sens du plein et du vide que j'imagine être celui des mobiles que Takver suspend dans le chambre de son domicile et qu'elle appelle les Occupations de l'Espace Inhabité. Ils sont rares, les livres comme celui-ci.

Moralité : relisez les bons livres que vous croyez avoir lus. Il arrive que vous soyez passé à côté. Merci Léo.