04 novembre 2019

La mystique de la croissance (comment s'en libérer) – Dominique Méda

Je suis très peu doué pour rendre compte des essais. Mon esprit a du mal à rassembler les idées abstraites, à distinguer la manière dont elles s’articulent les unes avec les autres, surtout quand il s’agit d’un livre riche et dense comme cette mystique de la croissance, de Dominique Méda (professeure de sociologie à Dauphine, ENS, ENA).
On prendra ce bref compte-rendu comme ce qu’il est : une vision très réductrice du livre, des notes sur quelques idées qui m’ont interpellé.

Le livre part de l’obsession pour le PIB et pour la croissance de ce dernier comme moteur unique de développement des nations et de paix sociale (sans croissance, pas de réduction du chômage). Il retrace l’historique du concept, les faillites du PIB comme indicateur unique. Rien de nouveau pour moi dans ces premières parties, mais un parcours solide, court et argumenté de ces idées. 
J’en retiens toutefois une idée importante et que je crois pertinente : selon Adam Smith, les relations de production sont un élément constitutif de la société. C’est parce que nous sommes liés par des relations de production que nous ne nous entretuons pas. L’établissement de ces relations de production évite aussi sans doute des discussions infinies sur la manière de vivre ensemble.

Dans la seconde partie, on explore les idées d’indicateurs différents, qui sauraient prendre en compte cette nature (ces externalités) aux ressources finies que les théories économiques parviennent mal à embrasser. Doit-on toujours leur trouver une utilité ? Une valeur monétaire ? Doit-on les compter dans le bilan des Etats ? Les considérer comme un patrimoine ?

Dans la troisième partie, elle aborde (de manière très générale et de haut niveau) les moyens de faire changer les modèles de production en les dotant d’un aspect éthique. Elle justifie très bien pourquoi la transition écologique ne peut pas être décarrelée d’une transition sociale.
Comment défendre une décroissance (au sens productiviste) auprès de ceux qui peinent à joindre les deux bouts ? Comment continuer à garantir la prospérité (et comment définir celle-ci ?) Comment répartir différemment les ressources, et selon quels critères ?

Le monde en transition esquissé par ce livre est un monde étatiste, planifié, une économie de guerre similaire à celle de la France à partir de 1944. Meda ne croit pas à aucune forme de régulation naturelle des emplois et des activités (moi non plus), pensant que si l’Etat (national ? européen ? mondial ?) ne s’interpose pas pour réguler une économie non productiviste, celle-ci n’adviendra pas.
Elle compare la future régulation potentielle de la relation à la nature à celle qui s’est développée en Europe et dans le monde autour du travail. La relation à la nature, tout comme celle du travailleur et de l’employeur, n’est pas seulem@ent une relation privée.

Il paraît clair qu’une transition écologique passe par une diminution de la consommation. L’autrice rappelle le côte extrêmement jouissif, addictif, de la consommation (nous y sommes tous soumis) et le fait qu’un modèle de transition devra nous proposer un mode d’action dont les satisfactions pourront remplacer celles de la consommation. Elle propose de se tourner vers l’autoproduction: la capacité semi autarcique de produire certains biens (alimentaires, logement…) localement (au foyer ou dans un cadre local) tandis qu’une autre partie de l’économie resterait productive. 

Le livre se conclut joliment sur un appel à un retour à (certaines) valeurs des Grecs anciens: le sens de la mesure, de la limite, de l’insertion savamment calculée de nos actes dans la nature; la capacité à imiter la nature, à respecter ses rythmes, à faire de l’autarcie une valeur, à produire au plus juste.

Je m’y reconnais bien, mais j’en suis loin.

Je recommande cette lecture : le livre est court, écrit dans une langue claire, et pose bien de nombreux enjeux avec des références nombreuses et solides. Je trouve son point de vue très européen, voire même très français, sans que ce soit gênant. Il peut aider à imaginer un monde futur désirable, et ce n’est pas rien. 

La vidéo ci-dessous reprend beaucoup des thèmes du livre de Dominique Méda (leçon inaugurale de Jean-Marc Jancovici à Science-Po)

01 novembre 2019

L'étrange défaite – Marc Bloch

J'avais entendu parler de ce livre depuis longtemps. Il a fallu l'envie d'une campagne de jeu de rôle dans la France de 1940 pour me convaincre de le lire.
En 1940, Marc Bloch a 56 ans. Il est historien, un des grands de son domaine et de son temps. Ancien de 14 où il a eu un comportement militairement irréprochable (décoré, officier), c'est un patriote qui s'engage volontairement comme officier dans l'armée en 39 alors qu'il aurait pu éviter tout ça et passer du temps auprès de sa famille et de ses livres.
Et il assiste, de l'intérieur, à l'incroyable défaite de mai/juin 40, l'effondrement total de l'armée française. 
En septembre, réfugié au calme, bouleversé parce qu'il a vécu, il fait ce que fait tout intellectuel dans ce genre de circonstances : il écrit un livre.
L'étrange défaite est une tentative d'histoire "à chaud", l'histoire de ce qui nous est arrivé. L'auteur part de son propre parcours (officier d'Etat-Major, responsable des carburants pour une des armées du Nord, la première je crois), "le plus vieux capitaine de France", puis il élargit et approfondit le propose, essayant de dépeindre l'armée française, ses officiers, ses mentalités, les ruptures induites par l'âge élevé des cadres, puis interrogeant jusqu'à la mentalité patriotique de la bourgeoisie, de la patrie. Il regarde ces évènements de son point de vue de militaire convaincu, officier engagé pour les siens et sa patrie. Officier républicain, ennemi convaincu du fascisme.
L'étrange défaite est un livre bouleversant. Une partie de ses analyses ont été ensuite invalidées, d'autres sont justes, mais on sent dans sa rédaction l'urgence de décrire, de comprendre, dans un style très classique et français, l'immense malheur vécu par la nation. C'est une plongée dans les mentalités, dans l'esprit du temps. Les anecdotes sont nombreuses mais la pensée est large et claire.
Bloch, Juif, sera écarté de la fonction publique, continuera à écrire, à enseigner, dans la peine et la douleur. Devenu résistant, il sera assassiné par la Gestapo en 1944.

Je repense en écrivant ces mots à une parole de Daniel Cordier, entendu dans cette émission : La France ? Mais elle a disparu en 1940 !

C'est de cette France aux institutions puissantes, à l'Empire immense, dotée de "la meilleure armée du monde" dont Bloch décrit l'agonie et la disparition.



30 octobre 2019

Terminus – Tom Sweterlitsch

Ce roman de SF mêle de manière intéressante un récit situé dans une région assez plouque de Virginie occidentale (avec ses pick-ups, ses bars glauques, ses filles enceintes à seize ans et la nature, profonde et inquiétante), avec des éléments de voyage spatial et voyage dans le temps. C’est la juxtaposition de ces objets romanesques qui donne les meilleure scènes : la fille visitant sa mère en maison de retraite dans le futur, les scènes se faisant écho entre les époques… Ces impressions étranges, ainsi que les visions du Terminus, cette apocalypse qui donne son titre à la VF du roman, forment les meilleures parties du livre.
Le reste est « bien fait », prêt à être adapté en série télé ou en film, façon True Detective avec de la SF. J’avais le sentiment pour ces parts de rester dans un univers imaginaire assez formaté.

29 octobre 2019

Parasite – Bong Joon Ho


Dans ce film, une famille pauvre plutôt sympathique : un père nonchalant, une mère colérique, le fils timide mais malin et la grande soeur « artiste » et mauvaise tête, vivent dans un entresol d’une grande ville. Parce qu’un de ses bons potes servait de prof d’anglais à la fille d’une famille riche et part à l'étranger, le jeune homme entre dans le quotidien d’une famille de bourgeois installés dans une magnifique maison d’architecte.
Dans cette famille, il y a la maman belle et naïve, le papa riche, influent et cynique, la grande soeur un peu timide, le petit frère « traumatisé » et foufou, et le chauffeur, et la gouvernante livrée avec la maison.

Le film raconte comment les deux familles vont interagir et notamment comment les pauvres vont tenter de faire leur trou dans la grande maison des riches. Ce sujet très lutte des classes est traité d’abord comme une comédie grinçante, qui vire dans le weird et le côté un peu horrifique.
C’est très bien filmé, avec une certaine lenteur, et un sens très fort de l’architecture et de l’espace. Les acteurs rendent chacun leur personnage touchant et intéressant. 

J’ai particulièrement aimé la scène diluvienne, lors de l’apex du récit (au milieu), autour des pluies et de l’inondation. La manière dont les émotions, les relations sociales, la ville et la météo se font écho donne un moment de cinéma très puissant.






24 octobre 2019

Les Indes fourbes -- Ayroles, Guarnido

Ce livre est une des grosses sorties BD de l'année : un roman de plus de cent pages, scénarisé par Alain Ayroles (de cape et de crocs, une des meilleures bandes dessinées du monde) et dessinée par Juan Guarnido (Blacksad, plutôt pas mal également), les deux écrivant la suite d'un classique du roman picaresque du siècle d'or espagnol.


J'ai lu les premières pages en trouvant l'ensemble beau et bon, dessin classieux et narration efficace, mais en me demandant si le tout n'était pas un peu surestimé. Aventures maritimes et terrestres d'un filou dans les Amériques du roi d'Espagne, c'était fort bien mené, bien sûr, mais... et puis au bout de trente ou quarante pages, l'histoire prend sa véritable mesure et j'ai été ébloui, l'ensemble est magnifique, éblouissant. Une réussite de grande classe dont je ne veux rien révéler pour vous laisser tout le plaisir.
Je le relirai d'ici quelques années, curieux de voir si le livre tient la distance !







21 octobre 2019

Campana – Cirque Trottola à Vidy



On ne va plus tellement à Vidy pour plein de raisons, entre leur programmation bofbof (nos deux dernières sorties y étaient très moyennes, l'une d'elles chroniquée ici fut un franc désastre) et notre rythme de vie.
Campana, c'est un spectacle de cirque, avec deux artistes sur scène pendant deux heures. C'est du nouveau cirque, narratif, qui casse un peu les oreilles et griffe parfois les yeux. J'ai eu un peu de mal au début quand la musique déglingue a commencé et que les personnages sont arrivés en braillant, puis, peu à peu on accroche, on se prend aux jeux multiples montés par ces deux artistes, le grand Bonaventure et la petite Titoune. Jeux de lancers, jeux de portés, acrobaties sur une échelle, trapèze volant juste au-dessus des spectateurs en costume de chat... Jeux de clowns cruels, jusqu'à la compréhension progressive de ce qui se joue dans le spectacle, de l'endroit d'où sortent les personnages, de ce qu'ils fabriquent...
Contrairement à Knie, on verra un éléphant, un géant barbu poursuivant le temps, un clodo qui s'en prend à un plus petit que lui (tout petit Rififi)... 
Ce Campana est tout le contraire de ce que je disais dans mon billet sur Knie il y a quelques semaines. Pas de corps scintillants, pas de voyeurisme, pas non plus le frisson et la peur du danger (même si les exploits sont là). Campana montre un cirque plus prolétaire, dont les personnages travaillent, manient le balais, les outils et même les grandes forges.
Les images produites sont magnifiques, encore amplifiées par le petit chapiteau. Je n'en ai pas trouvées beaucoup sur le réseau, car une partie de la grâce du spectacle repose sur la surprise et l'émerveillement.
Si ce très beau spectacle passe par chez vous, foncez le voir !
(leur tournée, ici)



Photos Cirque Trottola Campana 2018 (c) Philippe Laurençon

14 octobre 2019

Le fabuleux destin d'Amélie Poulain - Jean-Pierre Jeunet

On a regardé avec les enfants ce film-bonbon, pas revu depuis sa sortie. Elles l'ont suivi avec plaisir, ont trouvé l'histoire intéressante et amusante et ont même eu peur qu'il arrive malheur au nain de jardin. 
J'avais oublié la variété du casting et la qualité des seconds rôles (un des charmes du cinéma français traditionnel). L'univers graphique est vraiment très beau, avec sa construction d'une ville de Paris fantasmée. On a du expliquer les photomatons, les pièces de cinq francs et les cabines téléphoniques.