30 juin 2016

La petite maison dans la prairie T1 - Laura Ingalls Wilder

Je vais oser une révélation douloureuse : je n'ai jamais vu un seul épisode de la fameuse série TV multi-rediffusée. Bien sûr, je connaissais son existence, mais je n'ai strictement aucune image en tête, aucune musique de générique, aucun souvenir d'enfance associé à ce titre.
Passons maintenant au livre, très joliment édité par Flammarion. 

Les Ingalls sont une famille de pionniers, dans les années 1870. Ils quittent les forêts du Wisconsin dans un chariot bâché pour se rendre dans la haute prairie du Kansas, dans le territoire indien. Au fil de chapitres courts, écrits à la troisième personne, Laura Ingalls raconte avec un point de vue d'enfant et un regard rétrospectif d'adulte l'installation de cette famille dans sa petite maison non loin de la rivière Verdigris. La petite maison est avant tout une chronique familiale, celle d'une expérience résolument étrange pour nous : cinq personnes isolées (deux adultes, deux enfants et un bébé) se reconstruisent une vie à la force de leurs mains. Certes, les Ingalls sont parfaits : les petites filles sont très bien élevées, les parents n'élèvent jamais la voix. Mais, même si leur existence n'a rien d'aventureux (ils ne rêvent que de s'installer et de cultiver la terre), la moindre rencontre, le moindre incident prend de grandes proportions et le le livre ne manque pas de moments palpitants, voire épiques (le puits, le défilé des Indiens, les cow-boys et leurs immenses troupeaux...). Même les relations si policées entre les membres de la famille peuvent s'expliquer par la nécessité de la survie. Quand la nature est si dure tout autour, on ne peut pas perdre de temps à chouiner ou à se disputer.

La narration en est très simple, très douce : un chapitre, un épisode, un problème, une résolution. J'avoue avoir été un peu barbé par les (relativement rares) moments où l'auteure décrit la façon dont l'habile Charles Ingalls fabrique un toit, une cheminée, un fauteuil à bascule ("un hipster super bricoleur", (c) Cédric F. qui se reconnaîtra). Je craignais aussi le discours bondieusard et moralisateur justifiant la colonisation des grandes plaines.
Pour ce point, j'avais totalement tort. Tous les passages avec les Indiens sont très bons, très justes, entre la peur de la mère, les voisins qui affirment qu'un bon Indien est un Indien mort, et l'attitude ouverte et pacifique du père. Le récit ne cache pas les ambiguïtés de leur position: "nous nous installons ici parce que je gouvernement finira par envoyer les soldats pour pousser les Indiens plus à l'ouest..."
Certes, on n'est pas chez Dorothy Johnson, mais le récit sonne vrai, est plein de moments touchants et intenses, qui parlent tout autant aux enfants qu'aux adultes. Quant à la fin de ce tome 1... elle m'a complètement surpris, et bouleversé.
Enfin, et ce n'est pas rien, le livre me semble véhiculer un discours très parlant sur notre relation aux choses et aux autres, gentiment décroissant et écolo. Aucune surprise qu'un roman aussi riche soit devenu un classique, il le mérite.

24 juin 2016

Contes et légendes du mythe de Cthulhu - d'après HPL

Une nouvelle rediffusion, cette fois-ci depuis le Bifrost spécial Lovecraft, un chouette numéro malgré sa couverture qui pique les yeux.
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Pourquoi et comment continuer l’œuvre de Lovecraft ? Le choix de textes rassemblés sous le titre générique de « Légendes du Mythe de Cthulhu » par Francis Lacassin peut nous aider à répondre à la question (edit : il me semble que cette collection reprend surtout un recueil rassemblé par Derleth -- @Nébal, tu confirmes ?). On sait que le « reclus » de Providence n’était pas si reclus, que ses correspondants et amis étaient nombreux, même si la plupart ne l’ont connu que par lettres interposées. Et la création littéraire n’est pas un acte si solitaire qu’on le dit. La continuation de l’univers d’un créateur est autant un moyen de renouer avec le plaisir que la lecture des textes a provoqué, qu’une façon de témoigner son amitié à un homme qui n’était pas avare de la sienne. Dès la lecture des premiers textes relevant du « Mythe », Frank Belknap Long écrivait par exemple « Les Mangeuses d’espace », imitation maladroite de certains « trucs » du maître (notamment, la recherche d’une forme originale d’horreur), mais aussi témoignage d’amitié, puisqu’il met en scène le jeune écrivain et son aîné. Lovecraft a ouvert toutes grandes les portes du vertige du temps et de l’espace (et des dangers qui se cachent au long des ères). F. B. Long s’y aventure avec « Les Chiens de Tindalos », nouvelle contenant une belle idée à défaut d’autre chose.

Ecrivains plus expérimentés, également publiés dans Weird Tales, Clark Ashton Smith et Robert Howard reprennent dans leurs textes certains gimmicks littéraires lovecraftiens : livres maudits, sorciers revenus d’au-delà du temps… (« Talion » et « L'Héritier des ténèbres », de Clark Ashton Smith, « La Chose ailée sur le toit », « Le Feu d’Asshurbanipal » de Robert Howard.) Plus intéressant, dans « La Pierre noire », Howard réutilise tout un ensemble de procédés : narrateur universitaire, sources historiques, réalisme du décor, narration en spirale, qu’il mêle à son propre goût de l’histoire épique et sanglante, et à ses imaginations érotiques pour un résultat très réjouissant. Dans « Ubbo Sathla », C. A. Smith parvient à évoquer une créature cosmique semblable à Azathoth, en usant d’images et d’une prose très poétiques.

Le cas de Robert Bloch ne manque pas d’attrait : jeune correspondant de Lovecraft, et styliste malin, il commence par tuer le maître dans « Le Visiteur venu des étoiles » (Lovecraft se vengera dans un autre texte), puis il livre dans « L’Ombre du clocher » une amusante continuation de plusieurs textes canoniques, allant jusqu’à présenter la place de Nyarlathotep dans le programme nucléaire américain. Le « Manuscrit trouvé dans une maisonabandonnée » est le plus intéressant des trois textes de Bloch ici disponibles. Années 1920, maisons reculées, Nouvelle-Angleterre, collines inquiétantes, cultes ayant survécu dans les recoins cachés du monde… Le résultat d’avère efficace et terrifiant, d’autant que Bloch use d’un procédé (le témoignage d’un enfant) que Lovecraft se serait sans doute refusé, par crainte du pathos.

August Derleth a joué un rôle très important dans la transmission de l’œuvre de son ami. Ses propres récits développent et formalisent ce qu’on appellera ensuite le « Mythe de Cthulhu » : plus explicites et moins allusifs, ils s’efforcent (à travers des textes toujours masculins et assez froids) d’organiser les dieux et créatures innommables dans une sorte de panthéon élémentaire. Ce qu’on y gagne en compréhension, on le perd en mystère, et on pourra trouver les nouvelles rassemblées ici (« Au-delà du seuil » et « L’Habitant de l’ombre ») franchement laborieuses, bien loin de l’efficacité et de la puissance stylistique de leur inspirateur.

Dans deux nouvelles, Brian Lumley opère une amusante synthèse de plusieurs éléments de l’univers de Lovecraft : antiques cités perdues, dieux très anciens (Cthulhu est rejoint par Shuddel Mell) et contrées du rêve (dans « La Cité sœur », on voit apparaître sur notre Terre le peuple de Ib), mais tout cela émerveille peu : monstres, livres maudits, héritages douteux ne suffisent pas sans le style pour les faire accepter. Dans le registre, on préférera « Sueurs froides », de Ramsey Campbell, variation anglaise sur le thème du livre maudit, ou bien « Ceux des profondeurs », situé en Californie dans les années 60 : des scientifiques tentent de communiquer par télépathie avec des dauphins alors que des hippies douteux campent sur la plage et essaient d’empêcher les expériences. James Wade y réussit son actualisation des thèmes du « Cauchemar d’Innsmouth » (horreur de ce qui vient de la mer, obsessions sexuelles, accouplements hybrides).

Attardons-nous enfin sur le dernier et le plus réussi des récits de la série, « Le Retour des Lloigors » de Colin Wilson. Un universitaire américain parvient à traduire le manuscrit Voynich, découvrant qu’il s’agirait d’extraits du Necronomicon ! Il tente alors de remonter aux sources des fictions de Lovecraft et d’Arthur Machen et part visiter l’Angleterre profonde. Son voyage l’amènera à d’étranges rencontres, et à une plongée progressive dans la folie et la mort. La subjectivité assumée du récit, les doutes quant à la santé mentale du narrateur, les différents niveaux de lecture possibles ; cette novella offre un vrai bonheur de lecture et un magnifique hommage à Lovecraft et à son œuvre.

22 juin 2016

Deathgasm -- Jason Lei Howden

Un jeune fan de metal arrive dans une petite ville pourrie de nouvelle Zélande. Il est méprisé par les cons du coin, ne se trouve comme copain que le rôliste, le gros et le délinquant (métalleux lui aussi). Et bien sûr, ils montent un groupe. Le problème est que, par hasard, ils mettent la main sur une partition maléfique, et que, par dépit, ils la jouent, ce qui lâche une horde de zombies-démons sur la terre...


Alors disons-le tout de suite, Deathgasm n'est pas très fin. Voire de mauvais goût. Voire de TRES mauvais goût. C'est un hommage à Braindead, aux albums de Heavy Metal des années 80 avec des barbares en couverture, à tous ces genres musicaux dont le nom peut être composé en collant deux ou trois syllabes extraites de la collection suivante [Grind-Death-Doom-Heavy-Speed-Core]. Et c'est filmé avec soin et amour.



Ca donne un film très très rigolo, une comédie d'horreur avec de gros amplis et des zombies explosés avec des armes artisanales. A recommander aux amateurs de solos de guitare et de découpage de démons à la tronçonneuse.


Merci à F.C. pour la découverte !





21 juin 2016

L'étoile du matin -- Wu Ming 4

Suite encore des rediffusions entamées par ce billet. Un autre article issu du Bifrost spécial Tolkien.
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Oxford, en 1919. Dans la cité universitaire évoluent quatre personnages, tous blessés d’une façon ou une autre par la guerre qui vient de s’achever, tous à un tournant de leur vie. T. E. « Ned » Lawrence, venu défendre la cause de ses amis arabes aux négociations du traité de Versailles et forcé par son éditeur à se remettre à son manuscrit. C. S. « Jack » Lewis, menant une étrange vie entre l’université et la famille de son meilleur ami disparu ; le poète Robert Graves et John Ronald Reuel Tolkien, ce dernier hanté par les spectres des amis disparus dans les tranchées de la somme.
Dans cet étrange roman de l’auteur italien Wu Ming 4, on entre dans la vie de trois créateurs de mythes et dans celle d’un homme qui en devint un lui-même. Un projet difficile : mettre en scène des personnages réels et raconter la naissance, suite au traumatisme de la Grande Guerre, de certains des mythes de notre époque.
De fait, ce roman très ambitieux est globalement raté : le rapprochement des quatre voix ne crée aucune dynamique romanesque, on a l’impression d’une série d’extraits juxtaposés qui feraient entendre un discours un peu trop subtil pour l’oreille du lecteur, sans jamais trop savoir où nous porte le récit.
Si l’œuvre est imparfaite, elle comporte toutefois de beaux morceaux : l’évocation du monde universitaire anglais des années 1920 avec ses règles rigides et ses révoltes à venir. Les doutes, la personnalité ambiguë et la mise en scène par lui-même (et par un journaliste américain) de la légende de celui qu’on appelle déjà Lawrence d’Arabie. La vie de famille singulière de ce futur grand moraliste de Jack Lewis, qui entre dans le foyer et dans le lit de la mère de son ami disparu, ou bien les choix entre poésie, vie de famille, université et épicerie du futur mythographe, Robert Graves.
Pour se concentrer sur Tolkien, le jeune homme mis en scène par le roman (il a 28 ans) est un beau personnage, hanté par l’indicible douleur de la guerre et de la perte, comprenant que c’est dans le travail de ses poèmes écrits à l’hôpital après sa blessure (« La Chute de Gondolin ») que se trouvera le salut de son esprit. Wu Ming 4 propose là une belle figure de créateur en devenir, qui se croit obligé de choisir entre son travail universitaire « sérieux » pour subvenir à la vie de sa famille, et une œuvre dont il pense qu’il n’y a rien à espérer, un jeune homme amoureux et aimé de son épouse Edith, savourant le plaisir des promenades dans le paysage campagnard de l’Oxforshire, et triste à mourir de devoir partir enseigner dans la grise ville de Leeds.
L’auteur semble s’être abondamment documenté sur ses personnages et leur cadre de vie. Pourquoi ne pas nous avoir livré quatre essais biographiques ? Qu’apporte ici la fiction ? Je n’ai pas su le distinguer, et c’est là mon plus grand regret concernant ce livre plutôt bien écrit, attachant, mais qui m’a laissé au bord du chemin.

17 juin 2016

La colline des potences

J'ai déjà dit tout le bien que je pensais des histoires de Dorothy Johnson. La colline des potences est un autre recueil de nouvelles western, mettant en scène pionniers, Indiens, chercheurs d'or, bandits et autres personnages classiques de ce genre. Et, au delà du genre, ce sont de très bonnes histoires.

Dorothy Johnson excelle dans la forme courte. Son écriture est ramassée, sèche et dense, faisant toujours mouche. En quelques pages elle évoque la vie d'un homme, les années de labeur, le pays sauvages, les mauvais choix et les heureuses retrouvailles. Les neuf premières histoires de ce recueil évoquent des vies entières, souvent perdues ou rachetées lors de rencontres tardives, aux portes de la mort. Histoires d'amour, de mort, de pertes et de gains soudains. Histoires d'espoir. L'évocation de l'époque est précise, sans complaisance ni manichéisme. La grande classe.

Par rapport à contrée indienne, j'ai eu l'impression d'une moins grande variété dans le type des récits. Mais ce tout petit défaut est rattrapé par la novella éponyme du recueil, la fameuse colline des potences, qui est un morceau de bravoure extraordinaire. Un camp de chercheurs d'or, un médecin as du revolver à la voix douce et au tir précis, un garçon hargneux réduit en esclavage, une femme perdue qui refuse d'accepter la mort de son père... La colline des potences justifie à elle seule l'achat du recueil (et me donne envie de découvrir l'adaptation en film !), tant ce récit est dense et puissant. Dorothy Johnson est une immense conteuse.


La chronique de Nébal (qui m'a aussi donné envie de lire celui-ci).

14 juin 2016

Tolkien, 30 ans après -- Collectif

Suite des rediffusions entamées par ce billet. Un autre article issu du Bifrost spécial Tolkien.
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Ce recueil d’articles universitaires paru en 2004 présente une sorte d’état de l’art de la recherche sur l’œuvre de Tolkien, trente ans après sa mort. Comme le veut le genre du recueil universitaire, les sujets abordés sont variés, et si des thématiques les relient parfois (la question du mal, l’étude de l’influence de mythes nordiques, le rapport de la littérature au film qui venait alors de sortir), on ne trouvera pas là un livre proposant un propos critique uni et construit. On y évoque des sujets aussi variés que le motif mythique du cycle de l’anneau (Charles Delattre), l’influence sur Arda de structures propres à l’idéologie indo-européenne (Laurent Alibert), les problématiques de traduction des langues inventées de Tolkien (Thomas Honegger), la question foisonnante du statut des textes du corpus tolkienien : les versions éditées sont-elles définitives ? Comment aborder les quatre versions existantes de l’Ainulindalë ? (Michaël Devaux), etc.
Tout n’intéressera pas de manière égale le lecteur, les sujets traités étant plus ou moins faciles d’accès et plus ou moins experts. Suit une sélection « personnelle ».
Les personnes curieuses de l’histoire de l’édition française seront avisées de lire l’interview de Christian Bourgois, qui a publié « Le Seigneur des Anneaux » sans l’avoir lu (mais l’a profondément aimé ensuite), sur le conseil insistant et avisé de Jacques Bergier (que serait l’Imaginaire en France sans Bergier ?), en a payé les droits une bouchée de pain, et a eu un mal fou à faire traduire une œuvre qui a usé tous les traducteurs qu’il avait embauchés. Un touchant portrait d’éditeur, de sa façon de travailler, de ses goûts littéraires. Bourgois aimait voir dans l’œuvre de Tolkien le Moyen Age des préraphaélites, et avoue préférer les personnages au monde.
Vincent Ferré présente une histoire passionnante de la réception de Tolkien en France, entre choix de traductions chaotiques, journalistes paraissant redécouvrir l’auteur à chaque sortie d’ouvrage, adoubement par quelques grandes figures littéraires (Bergier, Gracq — rien que ça — et plus de près de nous Pierre Jourde), avant l’entrée définitive dans la reconnaissance publique (au-delà des nombreux fans) avec l’arrivée du film.
Jean-Philippe Qadri offre une analyse pointue du chapitre V de Bilbo le Hobbit, le fameux concours d’énigmes, en exposant les sources, la logique littéraire et révélant comment ce chapitre a été réécrit par Tolkien entre l’édition de 1937 et celle de 1951 du roman, la publication de la version révisée — celle qui forme la source du récit du « Seigneur des Anneaux » — ayant été décidée de manière unilatérale par l’éditeur, alors que Tolkien hésitait encore !
Paul Airiau, à travers une étude des images employées dans le récit que fait Gandalf de son combat contre le Balrog, commente l’utilisation d’images bibliques (issues de la Genèse, du Livre des Rois, de l’Apocalypse de saint Jean ou de la Première épitre aux Corinthiens), et d’une littérature spirituelle chrétienne (maître Eckart, saint Jean de la croix) autour de la figure de l’escalier sans fin de Durin, qu’il rapproche de l’échelle de Jacob. Mais si Gandalf prend ainsi des traits christiques, il n’est pas le Christ. Tolkien, catholique convaincu, place son œuvre dans un temps préchrétien qui ne peut donc mentionner des éléments de la révélation. Et si Tolkien parle de Dieu, il le fait par le silence, l’absence, la voix passive. Naked, I was sent back.
Guido Semperini s’attaque à une critique classique de l’homme et de l’œuvre : son supposé racisme. Après avoir rappelé les positions humanistes très claires de Tolkien (sa condamnation sans appel de Hitler, puis plus tard du régime de l’apartheid, et surtout sa profonde amertume d’avoir vu la culture nordique « ruinée et pervertie » par les nazis), il établit un distinguo dans les récits tolkieniens entre les dimensions historique et mythologique, les orques appartenant clairement à ce dernier pan. Ils sont le reflet corrompu et souillé des hommes, leur part mauvaise, comme Gollum est en quelque sorte la part mauvaise de Frodon, ressort d’une lutte intérieure devenue personnage par la grâce de la fantasy.
Dans « Frodo et Aragorn, le concept du héros », Verlyn Flieger montre comment le récit du « Seigneur des Anneaux » se déploie entre deux figures : le héros épique (Aragorn) et le « petit homme » des contes (Frodo). Sans toutefois se couler dans les figures imposées de ce type de personnages : la fin des contes de fées (le royaume et le mariage) sont l’apanage d’Aragorn, tandis que la souffrance du héros tragique tombe sur les épaules de Frodo. Au début de son projet, Tolkien avait voulu faire de « Grand Pas » un hobbit, puis un elfe. Ce n’est qu’une fois fixé sur un personnage d’homme, sorte de prince médiéval caché, qu’il a compris que son récit quittait la simple « suite » de Bilbo le Hobbit, pour s’engager dans un projet plus ample.
Anne Besson, enfin, étudie la descendance littéraire de Tolkien, notamment dans le corpus de la fantasy commerciale (chez Hobb, Eddings, Feist, Brooks, Bradley ou dans les romans Donjons & Dragons…). Si de manière évidente certains motifs du monde sont souvent repris (elfes, nains, ents, cavaliers noirs…) de même que des concepts narratifs (la compagnie de personnages), on observe aussi l’envie de composer, à l’instar de Tolkien, une œuvre-monde faisant référence à un corpus historique et légendaire, même si l’intertextualité n’est souvent que fictive (alors que les contes et légendes référencés dans le « Seigneur des Anneaux » existent bel et bien). De même, les cartes imaginaires, inspirées par l’illustre modèle, deviennent des définitions du monde, là où celle du Nord-Ouest de la Terre du Milieu « suggère un au-delà de la fiction ». Les mondes sont systématisés (sept domaines, onze royaumes oubliés…), comme des espaces imaginaires clos. Anne Besson effectue un détour intéressant mais trop bref par le jeu de rôle, et constate une stérilisation du déploiement imaginaire lors du passage du jeu au roman. L’auteur de cette chronique a de bonnes raisons de ne pas être d’accord sur ce point, mais c’est une autre histoire…

12 juin 2016

[Rediff] Le passager de la nuit - Maurice Pons


Reparlons un peu de Maurice Pons. Je viens de lire le passager de la nuit, court roman (cent pages) à la destinée singulière. Très concerné par la guerre d'Algérie, Maurice Pons a été un des signataires du manifeste des 121. Mais voulant marquer son engagement contre la guerre dans ces travaux d'écriture, il a écrit ce passager de la nuit, en l'"honneur" des porteurs de valises, ces hommes et ces femmes transportant des fonds pour le compte du FLN.

Je savais que ce roman avait été lu alors dans les milieux progressiste, dans les prisons, et même à Moscou, où les soviétiques ont eu l'idée de l'adapter en film (Maurice Pons raconte d'ailleurs dans la préface quelques anecdotes savoureuses à ce sujet...). Le petit format du texte permettait sans doute de le passer facilement en douce...
Passons maintenant du côté de la littérature...
Le Passager... raconte un voyage en voiture, de Paris vers la Suisse, à la fin des années 50. Un jeune homme, de l'âge de l'auteur, embarque un inconnu dans son voyage, pour rendre service à une amie. L'inconnu est élégant, silencieux, et porte un mystérieux sac... Comment ils vont faire connaissance et comment ils vont vivre ensemble cette traversée de la France, c'est ce que nous apprendrons.
Peu de militantisme lourd dans ces pages, peu d'idéologie. Juste deux hommes. Et une voiture. On sent bien que Maurice Pons voulait écrire en l'honneur de certaines personnes, mais sans en faire des saints. L'Algérie est en toile de fond, le narrateur ne juge rien, il est à la fois naïf et ignorant, il ressent ce malaise que beaucoup devaient ressentir alors face aux "évènements"... Et, à vrai dire, la beauté de ce roman n'est pas là, pas dans son sujet prétendu.
Le Passager est un roman sur la voiture, les routes de France et le plaisir de rouler très vite, la nuit, sans la peur des radars ! Même moi qui ne suis pas conducteur, j'ai été charmé par ces phrases qui évoquent si bien la route, le carburateur, le plaisir sensuel de glisser dans la nuit. Là, les pages sont magnifiques, poétiques, et on se laisse emporter par le plaisir de traverser la France endormie, en compagnie d'un inconnu.