18 janvier 2015

L'Arabe du futur - Riad Sattouf

Dans l'Arabe du futur, le dessinateur Riad Sattouf raconte sa toute petite enfance : fils d'une mère française et d'un père syrien, docteur en histoire, le petit Riad, petit enfant blond, grandit en Libye sous Kadhafi et en Syrie à Homs, dans des pays dont je ne savais rien.

Du même Sattouf, je connaissais en partie les BDs humoristiques la vie secrète des jeunes ou bien Pascal Brutal. Il a le trait et la plume acérés, acide. Des petits miquets qui visent juste.

Dans l'Arabe du futur le récit à hauteur d'enfant nous fait découvrir sans aucun recul la Libye égalitariste de Kadhafi où toutes les maisons sont gratuites (et dépourvues de verrou) et le ravitaillement aléatoire, les décisions politiques instables ou bien la Syrie d'Assad, avec ses véhicules défoncés et ses maisons jamais terminées.
Cette qualité de regard est la grande force du livre, car celui-ci est surtout le portrait tendre et cruel du père de l'enfant (la mère n'étant qu'une figure silencieuse à l'arrière-plan), Syrien éduqué, laïc, admirateur des dictateurs, dont la relation à l'islam, à la politique, aux juifs... est pour le moins ambigüe. Le personnage porte de nombreuses contradictions, souvent invisibles à ses propres yeux, ce qui le rend d'autant plus énervant et attachant.
Les autres personnages sont aussi saisis avec beaucoup de justesse, dans leurs lâchetés, leurs mensonges, leur tendresse. 





Cela donne des pages à la fois déprimantes, drôles et fascinantes. J'ignorais tout ce ce monde, de ces manières de penser. Riad Sattouf nous promène dans un univers mental et sensoriel loin du nôtre et décale les points de vue, c'est là tout le charme de cet album.



15 janvier 2015

It's a wonderful life - Franck Capra

Cecci et moi avons regardé pour les fêtes un vrai film de Noël : notre premier Capra.


It's a wonderful life est un mélo, c'est bourré de sentiments positifs et de valeurs chrétiennes, ça pourrait être insupportable et c'est génial. Nous adorons ce sens de la voix off et du dialogue des films américains de l'âge classique. La qualité de tous les seconds rôles, cet art de planter des personnages de cinéma. James Stewart fait du James Stewart à fond : le grand type naïf et généreux qu'on a envie d'aimer.


De plus, derrière le sourire est les bons sentiments hollywoodiens, le scénario est bien plus fin qu'il n'y paraît, évoquant la crise économique, la place de l'argent dans la vie, une forme d'engagement... L'étonnant what if servant de pivot (tardif) au récit permettant de regarder chaque personnage sous un angle différent et tout aussi vrai.
Un classique et un chef d'oeuvre.
  





14 janvier 2015

Broadchurch

Tout comme j'aime les livres courts, j'aime les séries TV n'ayant pas trop d'épisodes.




Dans Broadchurch on suit un couple de détectives, Alec Hardy et Ellie Miller enquêtant autour de la mort d'un petit garçon survenue dans une petite ville balnéaire anglaise. Ellie est du coin, ayant toujours vécu par ici alors que Hardy vient d'y arriver, y traînant son caractère désagréable et ses problèmes.


Cette série est réussie en de nombreux points : sa mise en scène, sa musique, et surtout sa peinture très juste d'une petite communauté contemporaine qui m'a fait penser, dans une certaine mesure, au village où je vis, son traitement de la relation entre les gens et les média ou de celles entre parents et enfants. Les personnages sont très justes et crédibles, tous très bien posés par de bons acteurs, en commençant par les rôles principaux de Hardy et Miller. Le récit se déroule dans une ambiance un peu étrange, une sorte de langueur balnéaire ballardienne, les fausses pistes, les occasions manquées, les intuitions foireuses sont nombreuses et c'est bien.




Le principal défaut de Broadchurch, en cela je rejoins Fabrice Colin, est que la série boucle son histoire au bout du huitième épisode, nouant les fils du scénario et rempaquetant son récit, apportant un coupable, des réponses là où, peut-être, ne devraient rester que des incertitudes.




Il y a d'ailleurs dans l'intrigue un point laissé sans doute volontairement obscur par les scénaristes que je trouve tout à fait passionnant, qui tient à la personnalité de l'enfant assassiné et à sa relation avec les adultes de son entourage. Cette ambiguité de la victime est un point aveugle qui donne une belle profondeur à un récit par ailleurs très classique.





Nous préférons de loin les questions aux réponses


PS: je viens de voir qu'une deuxième saison est annoncée. J'ai un peu peur du feuilletonisme, mais j'y jetterai quand même un oeil.

13 janvier 2015

Géant - au cirque d'hiver

Quelques mots sur ce blog au sujet de nos sorties de la semaine des fêtes, avant que les dingues à fusils-mitrailleurs viennent nous rappeler quelques vérités bien senties sur la vie, la mort et la liberté d'expression.
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Nous sommes donc allés voir Géant, le dernier spectacle du cirque d'hiver. Le cirque d'hiver Bouglione, c'est comme Knie : ça roule, c'est pro, ça brille, dans le magnifique chapiteau en dur sur les bancs duquel les grands comme moi ont du mal à replier leurs jambes.


Le spectacle présentait le mélange classique (et apprécié) du cirque d'hiver : cirque classique (éléphants, chevaux, ruban, acrobaties) et numéros proches du music-hall (danseuses, grande illusion).

Parmi les réussites mémorables de cette année, un formidable numéro d'acrobaties sur éléphants (des éléphants d'Afrique ?), les flying Mendoza, un beau groupe de trapèze volant brésilien, très frime et très stylés. Un beau numéro de mât chinois par Loesvel et Dismani. J'ai été plus sceptique quant au main à main Momento di passione : deux belles filles soutenaient pour les figures un petit costaud. On voyait bien ici une tentative d'inverser certains stéréotypes sexistes (le cirque n'en est pas dépourvu...), mais le résultat n'était pas très heureux avec deux femmes servant de faire-valoir et portant en force un bonhomme.


Cela ne gâchait en rien le spectacle, rythmé par les numéros délicats du clown Rob Torres. Le numéro le plus surprenant ayant été, en première partie, le numéro de Daniel Golla avec son avion radiocommandé - rythmé, épatant, poétique, une grande réussite.
Ce sont d'ailleurs ceux deux là, Daniel Golla et Rob Torres qui apparaissaient dans le magnifique tableau final du spectacle, dans un jeu de lumières extraordinaire. Bref, un très bon cru 2014-2015 pour le cirque d'hiver !









08 janvier 2015

#Charlie - Rediffusion - Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins


Ce blog a récemment fêté ces dix ans, j'avais pensé rediffuser quelques vieux articles, puis renoncé, par flemme et à-quoi-bonisme.


Puis il y a eu l'attentat à Charlie Hebdo. Le terrible geste de haine et de bêtise. Il faut y opposer la compréhension, la clarté, l'intelligence. Je ne crois pas que le livre de Jeanne Favret-Saada ait fait beaucoup parler de lui à sa sortie. Il étudie une affaire qui fut une des matrices de cette horreur, les fameuses "caricatures". Je crois que sa lecture reste d'actualité.
Face à la bêtise : lire, travailler, comprendre.

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Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, par Jeanne Favret-Saada.
Personnellement, j'avais mal compris cette affaire des "dessins de Mahomet". Bien sûr, il y a eu les fureurs de la foule des pays musulmans, les drapeaux brûlés, les gens assassinés, la fièvre des débats, les opinions tranchées d'un côté ou de l'autre, mais je retiens surtout de tout ça l'impression d'une grande confusion, de quelque chose que j'avais mal compris. Comment avait-on pu en arriver là? Pourquoi cette affaire est-elle partie du Danemark, petit pays paisible dont au fond on ne sait pas grand chose?
Le livre de Jeanne Favret-Saada est une reprise de toute cette affaire. L'auteur est une ethnographe connue, qui a très rarement publié, mais des livres très marquants dans leur domaine (notamment les mots, la mort, les sorts). Pour ce dernier, elle a mené un travail d'investigation sérieux, engagé, et rendu compte de ses recherches dans ce livre court, au style limpide, donnant à comprendre les tenants et les aboutissants de cette étrange affaire. On y découvrira l'étonnante politique d'immigration danoise, une des plus libérales du monde. On apprendra dans quel cadre les fameux "12 dessins" (dont seulement quatre sont des caricatures...) ont été publié dans le premier quotidien du pays. On verra le jeu trouble exercé par un petit groupe d'imams fondamentalistes, les manipulations grossières de certains états musulmans, la diplomatie lénifiante de l'ONU et de l'Union Européenne... Un éclairage fascinant sur l'ordre du monde actuel, sur les enjeux des relations entre état et religion, sur la difficile défense de la liberté d'expression et des valeurs démocratiques...
On y apprendra surtout comment parler de cette affaire passionnelle, mêlant religion, civilisations et libertés, sans dire trop de bêtises. Ce n'est pas rien, par les temps qui courent.

19 décembre 2014

Timbuktu - Abderrahmane Sissako

Tombouctou, de nos jours. Ville aux maisons de pisé, proche du désert, où débarque une bande d’islamistes à kalachnikov, se promenant dans les rues avec leurs porte-voix et annonçant qu’il est interdit de jouer ou d’écouter de la musique, de se promener sans gants ni chaussettes pour les femmes… Kidane est un Touareg, vivant avec son épouse, sa fille et ses bêtes à quelques kilomètres de la ville et hésitant à partir, à cause de « ces gens-là ». Mais un incident au bord du fleuve, impliquant GPS, sa vache favorite, va le forcer à se confronter aux nouveaux hommes forts de la région...


Alors que son sujet est quasi journalistique, le film est une fiction, avec de beaux personnages (Kidane et sa famille, Abdelkrim, les islamistes venus des quatre coins du monde, le chauffeur Omar, le chef religieux, la folle  à la poule…), une photo magnifique, des scènes très poétiques: la partie de football interdite, la recherche des criminels qui jouent de la musique pendant la nuit, les moments au bord du fleuve, le repentir du rappeur...
L’univers du film, avec la poussière du désert, les vêtements traditionnels, les armes de guerre, les pick-up et les téléphones portables dégage aussi une fascination étrange.



Au delà de ces grandes qualités, nous sommes ressortis du cinéma avec une impression très mitigée. Timbuktu est composé d’une série de scènes, souvent très belles, parfois liées entre elles, sans vraiment de fil narratif créant une unité au film. L’intrigue concernant Kidane est trop simple et a du mal à faire tenir tout cela ensemble. Reste un catalogue déprimant de de la bêtise tranquille des islamistes à fusil-mitrailleur. Tout cela est sans doute vrai. Et désespérant.


25 novembre 2014

Notre île sombre - Christopher Priest


Ce roman de Christopher Priest est une réédition d'un roman apocalytique publié dans les années 70. Suite à une catastrophe dont, au fond, on ne sait pas grand-chose, des millions d'émigrants quittent l'Afrique dévastée et débarquent en Angleterre, provoquant le cauchemar sur lequel surfent les Le Pen & co depuis des dizaines d'années.

Le pays accueille d'abord ses réfugiés puis se retrouve débordé, la récession économique s'installe, le tissu de la société se déchire et on bascule peu à peu dans la guerre civile...

La grande réussite de ce roman repose sur sa mécanique de narration. On suit les souvenirs et les errances de Whitman, un type de la classe moyenne franchement moyen, gentiment de gauche, mal marié et papa d'une fille qu'il aime. Le récit éclaté, limité au point de vue de Whitman, naviguant sans repères précis entre sa vie personnelle et le déroulé de la crise, est vraiment très réussi.

Pour le reste, Notre île sombre m'a laissé une sorte de malaise, un sale arrière-goût. Non pas à cause du racisme potentiel du sujet, avec lequel le livre se dépatouille bien, mais à cause de la psychologie très déplaisante et égoïste du personnage principal. J'ai eu l'impression de regarder à l'intérieur de quelqu'un dont j'aurais préféré qu'il garde ses pensées (notamment sexuelles) pour lui.