19 décembre 2014

Timbuktu - Abderrahmane Sissako

Tombouctou, de nos jours. Ville aux maisons de pisé, proche du désert, où débarque une bande d’islamistes à kalachnikov, se promenant dans les rues avec leurs porte-voix et annonçant qu’il est interdit de jouer ou d’écouter de la musique, de se promener sans gants ni chaussettes pour les femmes… Kidane est un Touareg, vivant avec son épouse, sa fille et ses bêtes à quelques kilomètres de la ville et hésitant à partir, à cause de « ces gens-là ». Mais un incident au bord du fleuve, impliquant GPS, sa vache favorite, va le forcer à se confronter aux nouveaux hommes forts de la région...


Alors que son sujet est quasi journalistique, le film est une fiction, avec de beaux personnages (Kidane et sa famille, Abdelkrim, les islamistes venus des quatre coins du monde, le chauffeur Omar, le chef religieux, la folle  à la poule…), une photo magnifique, des scènes très poétiques: la partie de football interdite, la recherche des criminels qui jouent de la musique pendant la nuit, les moments au bord du fleuve, le repentir du rappeur...
L’univers du film, avec la poussière du désert, les vêtements traditionnels, les armes de guerre, les pick-up et les téléphones portables dégage aussi une fascination étrange.



Au delà de ces grandes qualités, nous sommes ressortis du cinéma avec une impression très mitigée. Timbuktu est composé d’une série de scènes, souvent très belles, parfois liées entre elles, sans vraiment de fil narratif créant une unité au film. L’intrigue concernant Kidane est trop simple et a du mal à faire tenir tout cela ensemble. Reste un catalogue déprimant de de la bêtise tranquille des islamistes à fusil-mitrailleur. Tout cela est sans doute vrai. Et désespérant.


25 novembre 2014

Notre île sombre - Christopher Priest


Ce roman de Christopher Priest est une réédition d'un roman apocalytique publié dans les années 70. Suite à une catastrophe dont, au fond, on ne sait pas grand-chose, des millions d'émigrants quittent l'Afrique dévastée et débarquent en Angleterre, provoquant le cauchemar sur lequel surfent les Le Pen & co depuis des dizaines d'années.

Le pays accueille d'abord ses réfugiés puis se retrouve débordé, la récession économique s'installe, le tissu de la société se déchire et on bascule peu à peu dans la guerre civile...

La grande réussite de ce roman repose sur sa mécanique de narration. On suit les souvenirs et les errances de Whitman, un type de la classe moyenne franchement moyen, gentiment de gauche, mal marié et papa d'une fille qu'il aime. Le récit éclaté, limité au point de vue de Whitman, naviguant sans repères précis entre sa vie personnelle et le déroulé de la crise, est vraiment très réussi.

Pour le reste, Notre île sombre m'a laissé une sorte de malaise, un sale arrière-goût. Non pas à cause du racisme potentiel du sujet, avec lequel le livre se dépatouille bien, mais à cause de la psychologie très déplaisante et égoïste du personnage principal. J'ai eu l'impression de regarder à l'intérieur de quelqu'un dont j'aurais préféré qu'il garde ses pensées (notamment sexuelles) pour lui.



24 novembre 2014

Les furies de Boras - Anders Fager

La Suède, de nos jours. Les monstres, de tout temps. Les êtres qui rodent au-delà de l'espace et du temps et qui, quand ils croisent notre réalité, une fois tous les battements de coeur (leur coeur ?), une fois tous les siècles, ont faim... et nous détruisent sans même comprendre qui nous sommes, nous, les grands singes au sang chaud.
Les furies de Boras est un recueil de nouvelles d'horreur lovecraftiennes contemporaines, et c'est très réussi.  Les récits sont tous bien, certains sont très bien. Il y a une lycéenne qui règne sur une société de filles héritières d'une longue lignées de danseuses sauvages, un petit garçon qui se demande ce qu'il y a au fond du trou, une vendeuse de poissons exotiques avec de graves problèmes de peau...
Les récits sont habiles, bien menés, à plusieurs niveaux de lecture, bref, une distraction très excitante pour tout amateur de lovecrafteries. Bien mieux que tous les pâles imitateurs, parce que l'auteur a un ton bien à lui, avec une forme de critique sociale acide qui s'ajoute à des rencontres si proches de notre quotidien... Une lecture fortement conseillée, merci au dealer qui me l'a refilé dans une discrète chambre d'hôtel pas loin de l'Atlantique.
Je ne connaissais les éditions Mirobole, mais ces gens ont l'air de savoir ce qu'ils font.

Dans le genre, on peut rapprocher les furies... de l'excellent Neonomicon d'Alan Moore, qui m'a encore plus retourné la tête dans ses réinterprétations contemporaines du Mythe.



22 novembre 2014

Looper - Rian Johnson

Un peu par provocation de Fabrice Colin, j'ai passé la soirée d'hier à regarder Looper, film de SF pas trop cher réalisé par Rian Johnson. Il y est questions de tueurs de la mafia et de voyage dans le temps, l'histoire se déroule dans un futur assez proche, et je n'ai rien compris. Enfin, si, à peu près, mais c'est le genre de film qui évacue carrément le problème des paradoxes temporels parce qu'en fait, ça prend la tête. Pourquoi pas ? Le film se concentre alors sur l'ambiance, les impressions, les émotions et ça marche bien.


J'ai bien aimé le travail de design et de petits détails, la télékinésie, les flingues, les voitures customisées, avec des panneaux solaires scotchés sur le capot, les motos volantes, les tasers, le côté grande banlieue du futur, tout ça fonctionne très bien. J'ai aussi été frappé par le solipsisme de l'histoire, qui repose entièrement sur l'amusant postulat : si tu pouvais aller donner un coup de main à ton moi du passé, que ferais-tu ? Quels conseils te donnerais-tu ? T'écouterais-tu ? Le tout, couplé avec la notion intéressante du film, le bouclage de boucles, justement.



Si j'ai bien compris, le jeune Joe (j'aime bien Gordon Levitt, comme acteur), le vieux Joe (j'aime aussi bien Bruce Willis) et le gamin (qui joue bien également), tous sont en fait le même personnage, de même, me semble-t-il, que Abe et le tueur gaffeur sont le même opposant. L'ensemble repose sur un noeud familial et psychologique très bateau (maman aime-t-elle son petit garçon ?) mais ça reste très agréable et amusant à regarder.


10 novembre 2014

Le révizor - Les Artpenteurs

XIXème siècle. Soit une petite ville russe de province, loin de la capitale. Le gouverneur, le juge, le chef des écoles, le directeur de l'hôpital et celui des postes sont dans l'inquiétude : ils ont appris qu'allait arriver un révizor, un fonctionnaire impérial, incognito, chargé de d'examiner que la petite ville tourne bien. Or, tous ces braves fonctionnaires d'état s'en mettent plein les poches et le peuple grogne...
Arrive en ville un jeune homme, Ivan Alexandrovitch Khlestakov, un de ces nobles dispendieux accompagnés d'un serviteur fidèle que la littérature russe aime bien. Khlestakov n'a plus un sou, il est désespéré et voilà que la chance lui sourit... les notables le prennent pour le revizor, et tentent de le corrompre ! Le gouverneur va même l'inviter chez lui, où sa femme et sa fille ne resteront pas insensibles au charme petersbourgeois du jeune homme...

Le revizor est une comédie très grinçante, très acide, sur la comédie des apparences, la corruption, la gémellité... Une pièce un peu folle, dont nous avions vu il y a longtemps une très bonne représentation à la Comédie Française.


XXIème siècle : les Artpenteurs sont une troupe de théâtre de Suisse romande, intègre et talentueuse, qui aime se lancer dans les défis les plus fous. (comme monter un western sous petit chapiteau, ou arranger un spectacle de lecture de textes de SF). Là, associée avec le Petit théâtre de Lausanne (dont on ne louera pas assez le bon goût de la programmation), ils ont eu l'idée dingue de monter cette comédie pour des enfants. En condensant l'intrigue sur 1h15, avec des danses et des chansons (en russe) ! Nous y avons emmenés Rosa et Marguerite, assises au premier rang avec d'autres enfants, et elles ont tout saisi et tout compris. Les magouilles, l'argent qu'on échange, les illusions et les espoirs déçus.



Pour réussir ce pari, les comédiens, accompagnés par la metteuse en scène Evelyne Castellino, on joué sur une condensation du texte, un jeu hyper physique, tout en énergie et en image, et des personnages identifiés par des masques, très réussis. Le spectacle est un tourbillon d'élans, d'idées, de situations qui se percutent. Il y a des gags tout le temps, du premier au dernier plan, et toute l'intrigue passe, à travers le mouvement et l'humour.
Une très très grande réussite, qui nous a laissés enthousiastes, et essoufflés. 

Une nouvelle date a été programmée à Lausanne le 16 novembre. Foncez, si vous pouvez !

 



31 octobre 2014

Octobre 2004

Le titre de ce blog vient d’ici :




Et de là :



En octobre 2004, Jacques Chirac était encore président, on ne parlait ni des réseaux sociaux ni des smartphones, et il n’y avait à la maison que deux machines disposant d’un processeur et d’une mémoire vive.

J’ai créé un blog parce que c’était à la mode et que je voulais un moyen de garder trace des livres que je lisais, des films et spectacles que je voyais. Pendant une bonne année, faute de rythme et d’idées, je n’en ai pas fait grand-chose.

Ce type de support, complètement électronique et éphémère à sa façon, ne me paraissait pas destiné à vieillir, et voilà qu’après dix ans il est encore là. Mais, c'est là le point amusant, de truc à la mode on est passé à technologie un peu ringarde. Il faut être un peu vieux pour défendre le RSS...

Durant ces dix dernières années, ce blog a fidèlement rempli sa mission de carnet de route et de lectures et de souvenirs de spectacles. Le tenir force aussi à une pratique régulière de l’écriture. Par contre le système de commentaires n’est pas très propice à la discussion (à côté de ce qui se fait maintenant) mais il a marché suffisamment pour permettre d’ouvrir des conversations intéressantes et de faire des rencontres.

En plus de 178 chroniques de livres, 62 de films et 57 de spectacles, on aura aussi pu trouver en ces lieux :
  • A l’été 2009, le grand jeu de la fantasy française, une amusante occasion de discuter avec les visiteurs.
  • Au printemps 2010, quelques mois de podcast de lectures, qui m’ont convaincu de mon intérêt pour cette forme et de la nécessité d’y travailler beaucoup pour obtenir quelque chose d’intéressant.
  • En 2011 et 2013, des chroniques de campagnes de l’appel de Cthulhu et quelques considérations sur le jeu de rôle.
On n’y aura pas trouvé :

  • Un carnet d’écriture accompagné d’extraits de textes, j'y ai souvent songé et puis non finalement. 
Une petite note maintenant, à ton attention, toi, lecteur de 2024. A l’heure où j’écris ceci, Nicolas S a été président,  François H. aussi, Vladimir Poutine lui, l'est toujours, le taux de certitudes de la cause anthropique du réchauffement climatique selon les experts du GIEC a atteint un niveau vraiment intéressant (>90%). Nous avons à la maison au moins sept machins pourvus de processeurs et produits par des transnationales (mais je ne les compte plus). Mon téléphone est plus puissant que l’ordinateur d’il y a dix ans sur lequel j’ai écrit le premier post de ce blog.

A dans dix ans !



27 octobre 2014

Knie 2014

Quelques mots pour dire que nous sommes allés voir le spectacle 2014 du cirque Knie. (voir ici mon billet de l'année dernière). Cette fois-ci, aucun nom n'a été donné au spectacle, la mode de baptiser les créations annuelles passe peut-être ?



Avec Knie, pas de mauvaises surprises. C'est pro, riche, bien réglé. Le spectacle se déroule sur roulements à billes, avec de très belles lumières, un orchestre live, des numéros de grande qualité. Sans être aussi émouvant que celui de l'année passée, le spectacle de cette année est très réussi. Les comiques suisses ont été remplacés par un vrai clown, David Larible, un peu survendu peut-être, mais très doué dans un registre classique et poétique. Un gros bonhomme dans un pantalon trop large, jonglant avec sa casquette, faisant des gamineries et des jeux rigolos avec le public, notamment une très drôle de mise en scène d'extraits du Trouvère de Verdi, avec participation de trois membres du public.

On a aussi retrouvé les danseurs/acrobates/jongleurs ukrainiens de la troupe Bingo, qui assurent une très belle intro au spectacle, ainsi que de beaux intermèdes. Les numéros de chevaux étaient très bien, complètement magiques, et celui joué par la toute petite fille extrêmement touchant. Mettre en scène la famille est un classique des vieux cirques familiaux, mais qui marchait mieux ici par exemple que chez Grüss où ça sentait un peu la poussière.



Si on ajoute un numéro chinois de diabolos hallucinant de technique, un numéro d'équilibre sur échasses par une montagne de muscles, et un beau numéro de roue infernale-qui-fait-très-peur (avec un tapis au sol pour les moments les plus flippants, j'ai apprécié l'attention).
Bref, un spectacle très homogène, de qualité suisse (à prononcer avec un l'accent d'un alémanique s'essayant au français). Je pense que dans le registre de cirque classique, on est dans le très haut du panier. Et, ultime critère de qualité, les enfants ont adoré.