09 mars 2019

Jeu de rôle dans l'Italie fasciste


Naples, 1938


Avec notre groupe de jeu de rôle, nous venons de terminer une très belle campagne basée sur des enquêtes policières (assassinats, trafics divers, ni sectateurs, ni tentacules, ni êtres magiques) à Naples de 1930 à 1938.
Une douzaine de scénarios excellents, basés (librement) sur la série de romans policiers du Maurizio De Giovanni et sur les enquêtes du commissaire Montalbano, d’Andrea Camilleri, transposées pour celles qui le pouvaient, de la Sicile des années 2000 à l’époque qui intéressait notre campagne.



Je n’étais pas MJ mais joueur et j’ai adoré ces enquêtes de police sans grande expertise technique, avec l’ambiance particulière de jouer une police servant un Etat dictatorial, où les meilleurs agents partent bosser pour la police politique (et l’OVRA). Maintenir l’ordre dans une ville populeuse à la population peu cultivée, pauvre et violente. Des enquêtes dans les milieux populaires, dans les milices fascistes, dans les vieilles familles nobles issues des grandes lignées de l’époque des Bourbons.



Pas d’intrigues liées à la Grande Histoire, même si Mussolini a fait une ou deux apparitions (venant donner des meetings qui mobilisent tous les hommes dont on a besoin lors d’enquêtes importantes), ainsi que sa fille Edda et son gendre Galeazzo Ciano.



Faire un travail de police au temps de l'état fasciste donne quelques bonus, en permettant par exemple de mener des arrestations et des interrogatoires sans trop de préoccupations concernant les droits des suspects (sauf si ce dernier est de bonne famille ou a des relations dans le parti). Les intrigues nous ont amené à naviguer entre influences camorristes, relations de parti, liens de la vieille société, église catholique… Pas facile dans cette occasion de rendre une justice qui défend les faibles (oui, on jouait des héros, pas des crapules), de trouver le coupable de l’assassinat du gamin des rues ou de la prostituée.

L’Italie fasciste n’est pas l’Allemagne nazie ni l’URSS de Staline. Même si le parti est très puissant, même si ses brutalités sont souvent présentes, on reste dans une société assez légaliste. Une société policière, surveillée, hypernationaliste, guerrière, mais un monde dans lequel on peut rendre justice, vivre, se marier, avoir des enfants et parfois être heureux. Y passer du temps, toute cette année, nous a appris, à la façon dont le jeu de rôle nous apprend parfois des choses, comment on compose (ou pas) avec son temps. Et jouer en Italie, c'était quand même être un peu en Italie, un des endroits les plus merveilleux du monde.
Ruines magnifiques, belles églises, le soleil, la mer, parfois les affaires les plus sérieuses prenaient un tour bouffon, parfois la mort survenait là où on ne l’attend pas. L’arrestation et la mort suite à un interrogatoire un peu trop poussé de notre médecin légiste a marqué longtemps les personnages.



De la série de romans de De Giovani nous avons repris l’idée de base : un commissaire de police issu d’une famille noble, doté de la capacité de, parfois, parler avec les morts, notamment ceux qui viennent de se faire assassiner et qui lâchent, en boucle, des paroles mystérieuses, leur dernier cri, leur dernière pensée. Cette touche fantastique n’a jamais été l’objet central de la campagne, nous nous sommes toujours demandé s’il s’agissait d’un véritable pouvoir, ou, plus probablement, d’une affection mentale d’un personnage à l’équilibre psychologique instable.
Voir ce héros assez guindé se confronter à la nouvelle société fasciste, promouvant le corps, l’énergie, le sport, la violence… a été assez drôle.
L’élément fantastique, le personnage principal improbable nous a permis de garder tout cela sous la forme d’une fiction, d’un jeu. Un jeu pour jouer dans une ambiance historique assez récente, en le faisant avec sérieux mais, nous espérons, sans être trop prétentieux. Tout ce que nous ne savions pas, nous l’avons inventé. Tout ça n’était que de la fiction, du jeu de rôle.



Les PJs ont été les suivants:
Le commissaire Renato Gaspardi, baron de Malamonte (réinterprétation libre par le joueur qui ne connaissait pas les romans du héros de De Giovani). Noble peu soucieux de sa lignée - au début - décidé à servir son pays, excentrique, malade mental probable, aux valeurs morales intransigeantes, vivant seul avec sa vieille gouvernante.
Le brigadier Maione : homme du peuple, gros et bon mangeur, enquêteur de terrain aux nombreux amis, étonnamment discret en filature, un homme que tout le monde aime.
Andrea Castello : gosse des quartiers pauvres, ambitieux et intelligent, devenu indicateur, agent occasionnel et avec le temps quasi fils adoptif du commissaire.
L’inspecteur Agnani (arrivé plus tardivement) : policier brillant et analytique, très, très intelligent, affecté à Naples alors qu’il est originaire du nord (autant dire, à l’étranger), marié à une Juive, activement dragué par ces salauds de la police politique.



Voici un aperçu des principales enquêtes de nos héros. Leur élément de base était souvent inspiré des romans. Le développement en était beaucoup plus complexe. Notre MJ a noté, en adaptant des romans policiers, que leurs intrigues ne tenaient souvent pas debout.

Le signe ** indique des « épisode doubles », de grandes enquêtes ayant nécessité de nombreuses séances de jeu.

  1. L’affaire du ténor assassiné : un célèbre ténor, ami de Mussolini, est retrouvé égorgé dans sa loge du Teatro di San Carlo. On confie l’enquête au jeune commissaire Gaspardi, récemment nommé. Il va falloir trouver le meurtrier, et vite, et si ça pouvait être un communiste où un pauvre ce serait mieux...
  2. L’affaire de la diseuse de bonne aventure : dans un immeuble populaire, une fameuse voyante (à la célébrité locale) est assassinée, alors que tout le monde bénéficiait de ses talents… Apparition du personnage d’Andrea.
  3. L’affaire de la milice du port ** : un officier de la milice fasciste est tué chez lui. L’histoire brasse large, entre trafics mafieux, reprise en main politique, mouvements dans l’appareil du parti et visite toute prochaine de Mussolini à Naples. Dans cette histoire la police se bagarrera contre la milice, contre la police politique, contre le parti, contre elle-même et Gaspardi sera séduit par une femme très proche de la fille de Mussolini.
  4. L’affaire du violon : une femme trouvée nue, étranglée, en position suggestive, murmure des paroles troublantes aux oreilles du commissaire. On croisera des trafiquants d’art, des Juifs en fuite depuis l’Allemagne et les affreux Baldassare. 
  5. L’affaire du gâteau empoisonné : un enfant des rues assassiné. Paroisses douteuses, activités charitables dévoyées, enquête hors des clous pour obtenir des aveux.
  6. L’affaire de l’anneau ducal ** : la duchesse Baldassare, tuée chez elle ! Oui, elle avait la cuisse légère, mais sa famille étrange y est sans doute pour quelque chose. Notamment le terrible Virgilio, le fils, intellectuel fasciste et esthète. Le sympathique journaliste Luciano Grandi y perdra beaucoup.
  7. L’affaire des filles aux papillons ** : un trafic de filles très très étrange, mêlant entomologie, ésotérisme et voyages à Venise. Une enquête difficile pour nos héros car l’ennemi est redoutable, qui frappe là où ne l’attend pas, dans leurs propres familles. Des proches mourront et l’état fasciste frappera fort. Gaspardi se marie.
  8. L’affaire de l’adoption : la lutte entre Virgilio Baldassare et Luciano Grandi autour du brillant lycéen Armando Grandi, fils du second et jeune orateur fasciste prometteur. Dans cette enquête à rebours, le meurtre se produit à la fin, et nos héros n’ont pas réussi à l’empêcher.
  9. L’affaire du pendu du Valdiano ** : une enquête sur la mort d’un militant communiste, quasi impossible à mener car cette fois les coupables sont certainement à chercher du côté de la police politique. Et si l’enquête elle-même était un piège pour nos héros ?
  10. L’affaire Fiori ** : ça commence par l’assassinat d’un comptable, la disparition de sa maîtresse, et l’histoire nous emmène à la poursuite d’un redoutable aventurier français, Etienne Fiori, en pleine période de rapprochement franco-italien. Les manoeuvres pleines d’audace de Fiori et le mépris qu’il affiche envers la police italienne donneront du boulot au commissaire et à ses hommes. (Comment ça, il n’a pas peur de nous ?)
  11. L’affaire de la subtile vengeance : une jeune fille violée dans le commissariat suite à une arrestation (rien de vraiment condamnable jusque là…). Mais pourquoi se promenait-elle avec un pistolet automatique ? Et surtout un pistolet américain ? 
  12. L’affaire des animaux : un fou exécute des animaux d’une balle dans la tête. Seuls nos héros se doutent qu’il y a là plus q’une preuve d’excentricité. Quelqu’un va mourrir. Comment l’empêcher ?
  13. La dernière enquête du commissaire Gaspardi : 1936, invasion de l’Abyssine, 1937 rapprochement avec l’Allemagne nazie, 1938, publication des lois anti-juives. La question devient toujours plus prégnante: peut-on simplement être policier, même si on refuse les choix idéologiques de son gouvernement ? Comment refuser ? Comment résister quand la police politique peut s’en prendre à votre famille, à ceux que vous aimer ? A quel moment s’engager contre, en impliquant tous ses proches, toute sa famille ? Que faire quand ceux que vous aimez (Armando Grandi Baldassare, par exemple, où Andrea lui-même) se laissent convaincre ou bien sont les porteurs de l’idéologie raciste italienne ? Cette histoire de conclusion, tracée à grands traits (nous ne voulions pas jouer la guerre ni la résistance en détail) nous a amenés jusqu’en 1946 où on a vu qui a vécu et qui est mort. 

C’était bien. On se souviendra longtemps de ces histoires.

Quelques références qui nous ont aidé à jouer pas trop faux:
  • Six ans de guerre civile en Italie, Pietro Nenni (1936)
  • Journal, Galeazzo Ciano (1937-1939)
  • Le Christ s’est arrêté à Eboli, Carlo Levi (1942)
  • Une giornata particolare, excellent film Ettore Scola, très beau portrait du fascisme intime.
La plupart des photos illustrant cet article viennent d’ici. Elles ont une histoire réellement intéressante, qui vaut le détour.

05 mars 2019

La casa de papel

Une série espagnole, ça change, mettant en scène un groupe de bandits plutôt sympathiques, dirigés par un mystérieux "professeur", qui vont se lancer dans le casse le plus audacieux d'Espagne et du monde. Leur plan compliqué imposera des ruses, des ruses à l'intérieur des ruses, une prise d'otages de plusieurs jours, un huis clos étouffant (les deux saisons se déroulent durant ce huis-clos).
L'ensemble est joliment graphique, les acteurs espagnols ont de la gueule (ça m'a fait plaisir d'entendre autre chose que de l'anglais et de voir quelques visages moins stéréotypés).
Toutefois, d'un point de vue scénaristique, on a le même défaut que dans beaucoup de séries: une mise en place très réussie, nerveuse et tout (les deux premiers épisodes) puis l'allumage du diésel à rebondissements : flashbacks, secrets révélés, romances improbables, affaires de famille, quelques enjeux sociétaux, strictement aucun discours politique (alors que le sujet le permettait en beauté). En même temps j'ai peut-être loupé quelque chose car nous avons regardé la série en mode acc. : quatre premiers épisodes, plus le dernier. On n'a pas le sentiment d'avoir loupé grand-chose.
J'ai bien aimé les acteurs, qui jouent bien pour de la série, et les personnages, notamment l'inspectrice Murillo, Denver, Nairobi, Tokyo. Enfin, ça vaut la peine d'être noté, c'est une série écrite par une femme.


01 mars 2019

La ballade de Black Tom – Victor LaVallee

Cette novella publiée dans la collection une heure-lumière du Bélial appartient au genre maintenant peuplé des ré-interprétations lovecraftiennes. Après le beau travail d’Anders Fager, le point de vue féminin de Kij Johnson, les constructions étranges d’Alan Moore, voici une reprise, par un écrivain noir, du très infâme et fameux texte de l’horreur à Red Hook.
On peut lire je pense la ballade… sans connaître l’original de Lovecraft, l’histoire est entièrement cohérente et se tient très bien, mais elle dialogue en permanence avec l’affreux texte original de HPL. Pourquoi affreux ? De tous les textes fantastiques de Lovecraft que j’ai lu, celui-ci est le plus explicitement et directement raciste, d’un racisme puant et gênant, malgré une véritable qualité d’écriture et de narration.
Dans Red Hook, Lovecraft parle d’immigrés lointains (colorés) se livrant à des rites impies dans les caves de ce quartier de New York. La police intervient brutalement et tue un paquet de gens.
En suivant l’itinéraire d’un jeune Noir pas très friqué et plutôt malin, Tommy Tester, l’auteur nous invite à nous demander pourquoi tous ces basanés se sont retrouvés engagé dans une histoire aussi sordide.
La ballade est un texte très joliment mené et écrit, dense, avec de l’action, des scènes fortes, une peinture très parlante des conditions de vie de ce que c’était que d’être un Noir de Harlem à New York en 1924 (spolier : ce n’était pas terrible). Livres maudits, distorsions de la réalité, visions cauchemardesques et merveilleuses, j’ai eu ma dose, administrée par un auteur qui prend son sujet au sérieux et ne se contente pas de poser des références.

La dédicace du roman est très juste : à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires.

27 février 2019

Capitaine Blood – Rafael Sabatini

Angleterre, 17ème siècle. Peter Blood, jeune médecin et ancien aventurier retiré, se retrouve accusé de s'être rebellé contre le roi et va être envoyé en esclavage dans les îles. Comme c'est un homme résolu au regard d'acier, il va s'évader, devenir maître d'un navire et diriger une bande de pirates. 
Après, accrochez-vous, ce sera deux cents pages de duels, d'aventures, de ruses navales, d'abordages, de grand méchant, de fille du gouverneur amoureuse de notre héros, d'envoyés du roi, de lettres de marque, de siège épique de Maracaibo... N'en jetez plus !

Capitaine Blood est un roman d'aventures à succès des années 1920 écrit par un italien émigré en Angleterre. On est à mi-chemin entre l'île au trésor (un certain réalisme, une tradition qui plonge dans le roman historique du XIXème siècle) et Robert Howard, pour le rythme, toujours enlevé, les aventures incessantes, le héros celte aux yeux bleus.
Le roman est étonnant, très bien construit, les péripéties s'enchaînent très bien, c'est un modèle du genre. On n'y trouvera pas la profondeur mélancolique et littéraire du classique de Stevenson (récit sur les récits de pirates autant que récit de pirates) mais le lecteur contemporain aura du plaisir à suivre ce texte ultra nerveux, sans jamais rien en trop, un modèle pour notre époque bavarde accro au traitement de texte.


Voir comment les écrivains de pulp (REH en tête) on repris certains des tropes et en on inventé d'autres est tout à fait étonnant. L'aventures ne cesse jamais dans capitaine Blood, mais les duels sont expédiés en trois lignes là où Howard en aurait rajouté dans les lames foudroyantes, les bonds de panthère et le sang, surtout le sang.

Un détail amusant : j'ai lu il y a peu ce livre sur les pirates. L'histoire de la condamnation à mort de Blood, de sa peine transformée en esclavage parce qu'on n'arrive pas à exécuter tous les rebelles et de son évasion sont en fait quasiment réelles, il s'agit seulement des aventures vécues par Henry Pittman. Sabatini avait fait sa doc.

Un autre détail amusant : ce roman semble être une des grandes inspis de l'excellent jeu Pirates de Sid Meier. On a exactement tous les éléments narratifs du jeu, comme si le jeu nous proposait, au fond, d'être le capitaine Blood.

Les attracteurs étranges de Rose Street – Lucius Shepard

Epoque victorienne. Un aliéniste en mal de reconnaissance est invité par un excentrique inventeur dans son étrange maison de Rose Street pour entrer en contact avec... un fantôme.
Ambiance brumeuse pré-industrielle, maison mystérieuse, personnages à la moralité indécise. Les attracteurs étranges se situe dans la lignée du Dr Jekyll de Stevenson ou des récits d'Arthur Machen. Le sujet est traité avec sérieux et habileté, entre SF et fantastique, sans laisser les références étouffer le récit. C'est intriguant, ça se lit avec plaisir car Shepard a du métier, mais il n'y a là rien d'inoubliable.


26 février 2019

Johnny et la bombe – Terry Pratchett

Dans ce troisième et dernier roman de la série des histoires de Johnny Maxwell, le jeune Johnny et ses potes vivent d'intéressantes aventures temporelles. Une aventure de voyage dans le passé, vécue par des jeunes qui ont vu back to the future (et ne nous gonflent pas avec) mais infusé de ces théories logico-farfelues que Sir Terry savait inventer. Le récit est bien meilleur que Johnny et les morts (sans égaler la mélancolie douce du Sauveur de l'Humanité...) : c'est avant tout un roman sur la mémoire locale, la mémoire de la seconde guerre mondiale au Royaume-Uni, mais on y trouve aussi une SDF frappadingue, un chat psychopathe, des hamburgers et l'excellente Kirsty (euh Kasandra...).
La scène de guerre est remarquablement bien écrite.



La fin nous a beaucoup émus.

20 février 2019

How to train your dragon, the hidden world – Dean DeBlois

Je ne suis à la base pas très amateur de cette franchise. Dragons, vikings, humour gentil, pas trop ma came.
Nous sommes allés voir ce troisième et dernier film (dernier, c'est assumé !) avec les enfants et il m'a bien plu. Il y a toujours le même kitch que les autres, certains éléments scénaristiques ne marchent pas du tout, mais les aventures de cette bande de gentils héros pas très fins et rigolos m'ont émues quand même. Les dragons y apparaissent comme une figure métaphorique pleine de sens et bien tenue, la coming-of-age story est juste. C'est une histoire d'amour et de renoncement qui porte des émotions justes et fortes. Et la scène de danse aérienne entre les deux dragons est de toute beauté (c'était chouette de la voir au cinéma sur un très grand écran).
Le récit comprend quelques moments poétiques, des scènes d'infiltration improbables, des blagues bien trouvées, portées par des personnages ayant une vraie cohérence. L'humour est au premier degré, sans moqueries ni références faciles.


Les enfants ont adoré et leurs parents on eu du plaisir à voir le film.