18 janvier 2019

Le Guépard – Visconti

J’avais vu au cinéma une version longue et restaurée de ce classique et je m’étais bien ennuyé. Maintenant que je suis plus vieux, je trouve que c’est génial. 
 

 

Le film dure trois heures et il ne se passe quasiment rien. Le prince Salina est un grand noble sicilien. Le royaume de Naples est renversé par les chemises rouges de Garibaldi, avec lesquelles combat Tancrède, neveu du prince. Puis les garibaldiens eux-mêmes deviennent criminels quand s’établit le nouveau royaume d’Italie. Tancrède, homme moderne, épouse la très belle et très riche fille d’un parvenu. On est sûr qu’il va faire carrière. 
Salina, vieillissant, regarde passer un monde où tout change et rien ne change. Les gens comme lui gardent le pouvoir et pourtant rien ne sera plus comme avant. 
 
 

L’adaptation d’un roman d’un grand noble sicilien par un grand noble milanais passé au marxisme (j’ai appris pour l’occasion que Visconti était apparenté aux Visconti-Sforza de Milan, ceux du tarot de, du 15ème et du 16ème siècle, zut, excusez du peu).
Burt Lancaster avec une grosse moustache et un regard doux, Alain Delon beau et superficiel, Claudia Cardinale, très très belle. Des seconds rôles tous au top. Des dialogues faits pour en faire des citations. Des décors italiens extraordinaires: campagne siciliennes, palais à moitié abandonnés, rues de Palerme, églises baroques. Des scènes qui durent, durent, durent, dans la contemplation d’un monde qui à la fois change et reste le même. On y est, on y entre, on n’en sort plus. C’est d’une beauté époustouflante, ça laisse des traces profondément dans le coeur.




Sonnent les cloches du petit matin après le bal frénétique. Claquent les fusils. Et le prince Fabrizio Salina s’enfonce dans les ruelles obscures, disparaissant à notre vue.

16 janvier 2019

Johnny et les morts – Terry Pratchett

On retrouve Johnny Maxwell et ses potes, Bloblotte (le gros), Pas d’man (le Noir) et Bigmac (le skinhead). Alors qu’ils traversent le cimetière de Blackbury, certains morts s’adressent à Johnny, qui fait leur connaissance et apprend peu après que le cimetière va être rasé par une société de construction de bureaux.

Malgré plusieurs bonnes idées et une belle galerie de personnages, cette « suite » est ratée: le récit est souvent poussif, la grâce qui animait le premier récit de la série est absente, le roman n’a pas la même cohérence. Plusieurs thèmes sont oubliés en chemin (les Copains de Blackbury), le discours politique n’est pas très tenu et les méchants manquent de virulence.
Ca se lit sans déplaisir, Pratchett oblige, certains passages sont très marrants et d’autres très bien vus, mais le roman tient de la collection de scènes plus ou moins gags et manque de tenue.

On lira quand même le troisième.

14 janvier 2019

Le sauveur de l'Humanité, c'est toi – Terry Pratchett

J’ai sorti celui-ci de ma bibliothèque pour le lire aux enfants. Je l’avais lu à sa sortie en français et en gardait un bon souvenir, mérité.

Blackbury, petite ville anglais pleine de chômage, de déprime et de politiques modernes, 1991. Johnny Maxwell joue aux jeux vidéos, beaucoup, ce qui donne un sujet de conversation avec ses copains et permet de s’isoler de ses parents qui s’engueulent.
Alors qu’il s’apprête à dégommer des Aliens, ceux-ci se rendent: ils en ont marre de se faire fusiller par tous les vaisseaux humains qu’ils croisent et aimerait que l’un d’eux les aide à atteindre la terre promise. Celui-là, ce sera Johnny. 

Sur cette prémisse très casse-g, Terry Pratchett construit un très bon roman. Il s’agit d’abord du meilleur témoignage sur la manière dont on jouait aux jeux vidéos quand moi j’étais gamin (mais des enfants contemporains s’y retrouveront, c’est dire que le roman est bon). Le sauveur… est aussi un roman social caustique et sensible, une chronique d’adolescence, un hommage à plein de thèmes de science-fiction. Le propos en est parfois assez noir, traversé de blagues pratchettiennes, mais c’est surtout un roman sur l’imaginaire et la manière dont il nous accompagne et nous soutient.
J’ai adoré le relire.

12 janvier 2019

Le miroir se brisa – Guy Hamilton

Cinéma avec les enfants, on continue notre exploration du cinéma des années 70-80 adapté d’Agatha Christie, avec une enquête de Miss Marple.
Années 50, joli manoir. Une star vieillissante (jouée par Elizabeth Taylor, star vieillissante elle aussi) participe au tournage dans la région d’un film en costume. Lors d’une réception, la secrétaire de la paroisse meurt empoisonnée. Etait-ce bien elle qui était visée ? Dans cette troupe de tournage où beaucoup se détestent, qui veut la peau de qui ?
Miss Marple s’est fait une entorse, elle enquête à distance depuis son fauteuil (quand elle ne spoile pas les protections du cinéma paroissial en devinant les assassins par avance).

Le miroir se brisa n’est pas un grand film: la réalisation est très planplan. Mais décors et costumes sont bien, le récit est rigolo, l’intrigue est tordue à souhait, les acteurs cabotinent, on reconnaît plein de stars dans des petits et des grands rôles. Contrairement à mort sur le Nil, celui-ci n’est pas trop violent. Les filles l’ont bien aimé et nous aussi.

10 janvier 2019

L'abominable homme de Säffle – Maj Sjöwall et Per Walhöo

Je n’arrive pas à me rappeler si j’avais oui ou non déjà lu ce roman de Sjöwall et Walhöo (que je prononce, sans doute à tort, Cheval et Valou, mais ça me permet de me rappeler leurs noms): j’ai découvert ce couple d’auteurs il y a une vingtaine d’années, alors que je ne connaissais rien de la Suède et pas grand chose à l’ironie et à la critique sociale. J’ai un peu appris depuis et j’apprécie d’autant plus.

Suède, début des années 70. Alors qu’il s’apprêtait à aller se coucher, le commissaire Martin Beck (notre héros, un fonctionnaire de police consciencieux, assez doué et introspectif, dénué de fantaisie – qui a dit Suédois ?) est appelé pour constater le meurtre sanglant d’un collègue, le commissaire Nyman, massacré à la baïonnette dans sa chambre d’hôpital. Accompagné de son collègue Röm, qui a lui aussi déjà une journée dans les pattes, ils vont tenter de retrouver, vite, le tueur avant que celui-ci ne recommence.

L’abominable… est un excellent roman: roman d’enquête, thriller, avec des enquêteurs aux yeux rougis (et non, ils n’iront pas dormir avant la fin de l’histoire) shootés au café et même des scènes d’actions épatantes.
Mais des scènes d’action épatantes écrites par des Suédois caustiques avec héroïsme stupide, incompétence épaisse, héros soucieux et tirs qui partent souvent à côté. Ca rajoute une bonne couche de réalisme et de suspense.

Tout le roman est aussi un parcours de la société suédoise, vue à travers sa police, force d’état pas antipathique mais prise entre son passé militaire récent, ses tentations un peu fascistes, ses côtés progressistes, ses politiciens nuls, ses policiers dévoués. Les portraits des personnages sont savoureux et touchants.
On croise aussi un paquet de paumés de la société suédoise, de gens dépassés, et quelque connards ambitieux ou méchants.
C’est souvent très très drôle, mais le discours politique et caustique du récit ne perd jamais de vue la narration principale, menée tambour battant jusqu’à sa fin terrible.

Une note contemporaine: à un moment, excellent, Einar Röm parcourt un recueil de plaintes déposées contre des policiers, comme une série de petites histoires d'injustices montrant combien la police peut être une véritable nuisance – c’est un moment fort du récit. Et on se rend compte que, même méchante, la police suédoise de l’époque l’est sans doute bien moins que la police française de maintenant.

09 janvier 2019

La belle et la bête – Au petit théâtre

Le spectacle de Noël du petit théâtre de Lausanne est leur « grosse production » : généralement la pièce la plus ambitieuse de la saison, souvent une création locale. Nous avons vu lors des saisons précédentes nombre d’excellents spectacles présentés ainsi (l’arche part à huit heures, le dératiseur de Hamelin…)




Cette année, on nous propose une adaptation par Michel Voïta du conte classique de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.
Disons-le tout de suite, c’est du bon boulot: scénographie inventive, acteurs doués (mention spéciale au couple de soeurs méchantes qui forment un très beau duo de comédie grinçante). C’est rare, et digne d’être noté, l’écriture de la pièce est aussi très réussie, gardant par moments des accents du XVIIIème siècle et n’hésitant pas à user d’un beau langage.
La narration est énergique et dynamique, avec ellipses bien posées (certains scènes, cliché et attendues, ne sont tout simplement pas montrées et c’est très bien) et de beaux moments: les tabourets à un pied, le Split-screen sur scène du père entrant dans le palais, les changements de robes de Belle.
On passe un bon moment de théâtre, adultes comme enfants, le spectacle est très recommandable. Sa saison est terminée au Petit théâtre, mais si jamais il tourne et est remonté ailleurs, je vous encourage à aller le voir. 
 

Une remarque plus critique maintenant: Michel Voïta, dans son adaptation, garde l’essence du conte (c’est bien) et en dit quelque chose (c’est bien aussi) : ma théorie est qu’il fait de ce récit le portrait psychologique d’une jeune femme, tous les personnages (bête et méchantes soeurs) représentant des éléments d’un discours intérieur d’Isabelle – Belle. Et tout ça est une bonne idée qui marche plutôt bien, surtout dans la première partie.
Le personnage de Belle, toutefois, n’évolue pas de manière très heureuse: de vertueuse, positive, fantaisiste et simple au début (quand elle se balade avec ses bottes de fermière achetées à la Landi (référence suisse)), elle devient pleurnicharde dans la deuxième partie (pourquoi pas, ça reste dans le ton larmoyant du 18ème siècle) mais surtout très garce dans la fin où elle exerce sa vengeance. Dommage que cette vertu fantaisiste, incarnée par la relation (inventée pour la pièce) avec la fée-marraine ne se maintienne pas jusqu’à la fin.
Je peux comprendre d’un point de vue psychologique ce revirement « garce » de Belle, mais on perd alors la lecture 1er degré du conte, et les enfants ne s’y sont pas trompés. Elles n’ont pas aimé ce que Belle devenait à la fin.

Que ces limites, qui sont plutôt une réflexion sur la narration, ne vous éloignent pas d’un spectacle bien fait et intéressant ! 
 

07 janvier 2019

Mon drôle de petit frère – Elizabeth Laird

Une lecture pour enfants, commencée un peu par hasard, parce que Rosa avait aimé un autre roman de la même autrice. Le quatrième de couverture nous dit qu’il va être question d’une jeune fille dont le petit frère est lourdement handicapé. On pourrait s’attendre là à un récit plein de bons sentiments et de moraline, mais en fait non. 
Le vrai titre du roman est Red sky in the morning, la couleur rouge du ciel le matin du jour où la mère d’Anna, une jeune fille de douze ans, accouché prématurément, à la maison, d’un petit garçon très handicapé. La naissance de Benedict, dit Ben, forme la scène d’ouverture à la fois drôle et violente.
Red sky in the morning est une chronique adolescente, qui voit grandir Anna, exposée au regard des autres, à la vie, à la différence, à la mort. Le récit est tout le temps passionnant, jamais lourd, jamais misérable, racontant les souffrances de la famille, le corps changeant de la jeune fille, les pressions sociales, les amitiés, les imbécillités. A travers le petit frère handicapé, c’est surtout un roman réaliste qui parle de la vie comme elle vient et comme elle va (parfois mal). Ecriture ramassée, efficace, rendu très fin des relations sociales, souffrances et réparations, n’éludant pas mais n’étant jamais choquant, il s’agit d’un très bon roman, adapté pour des enfants à partir de dix ans, capables d’encaisser des scènes parfois dures. Je l’ai lu à voix haute aux enfants et ai dû parfois expliciter quelques allusions: à la vie professionnelle et sentimentale (des parents), aux classes sociales, à la sexualité.