08 août 2014

A letter to three wives - Joseph L. Mankiewicz

Fin des années 40. Une petite ville bourgeoise près de New York. Trois femmes, trois amies, embarquent pour une excursion avec une foule d'enfants. Juste avant de monter sur le bateau arrive une lettre d'Addie Ross, leur "amie"... qui leur explique qu'elle quitte la ville, avec l'un de leurs maris.
L'histoire se construit alors sur une série de trois flashbacks, présentant la vie conjugale de chacune des trois amies. La fille de paysan devenue infirmière pendant la guerre, ayant épousé un officier mais complexant sur son origine sociale. Celle qui vient d'un bon milieu et a épousé un professeur de lettres, et qui gagne la vie de la famille en écrivant des romances radio. Enfin, la belle immigrée qui épouse le grand chef d'entreprise local...


A letter to three wives est une comédie de mariage, douce-amère, à la mécanique scénaristique impeccable, aux dialogues superbes, reposant, à travers le personnage d'Addie Ross, sur une mise en abyme amusante. Les personnages sont tous justes, bien campés, très bien joués, avec une attention particulière portée aux seconds rôles, tous très justes.



Mais le film ne serait qu'une distraction de plus sans le regard d'une incroyable délicatesse posé par Mankiewicz sur ces personnages, ces actrices, ces femmes, toutes trois portant leurs forces et leurs fêlures, et forcées de se révéler à elles-mêmes.


06 août 2014

Jimmy's hall -- Ken Loach

Ken Loach est un vieux marxos idéaliste et ça se voit. Si ce détail vous dérange, n'allez pas voir ce film et cessez de lire ce compte-rendu. 
Bien, c'est admis.



Nous avons donc Jimmy Gralton, qui rentre en Irlande dans les années 30 après une dizaine d'années d'exil. Il rentre voir sa vieille mère, qui habite dans un coin de la vieille Irlande où il y a des masures de pierre, des collines, des nuages gris, de la pluie, de la tourbe. La vraie Irlande, quoi, celle des types pauvres et rugueux qui triment dur dans un monde difficile.
De son exil New-Yorkais, Jimmy ramène des disques de jazz, une robe pour son ex-fiancée qui s'est mariée avec un autre, et un paquet de souvenirs.
Ce film raconte comment Gralton rouvre son dancing (le hall du titre), où l'on s'amuse, on joue de la musique, on prend des cours de dessin, on lit de la poésie... Une maison de bois, collective, où l'on prend du bon temps. Ce qui ne plaît ni aux grands propriétaires terriens, ni au curé, le père Sheridan, qui entend bien maintenir sa paroisse dans le droit chemin.

Le film est attachant, opposant face à l'autorité et à l'oppression un type qui aimerait que ses contemporains soient libres, généreux et heureux. Tout le monde accuse Gralton d'être un coco, et il l'est, mais jamais on ne le voit sortir de prechi-precha marxiste. La libération du peuple, il la cherche par le plaisir et le bonheur. 



Le récit est plutôt bien mené, Jimmy est élégamment campé par un acteur qui a du style, le père Sheridan, dans son outrance, est réussi, et il y a de belles scènes où l'on voit comment le conformisme social peut tomber comme une enclume sur la tête des familles (la lecture des noms à l'église, waow...). Maintenant, il est assez drôle de voir un récit mettant l'Eglise dans un rôle d'opposant, nous servir une hagiographie. Jimmy n'a aucun défaut: il ne boit pas, ne se met pas en colère, ne commet pas l'adultère. Heureusement pour lui, le supplice est remplacé par une course en vélo...



05 août 2014

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – quatrième partie



Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend nombre de spoilers. 
L'ensemble des billets de blog consacrés à la campagne des masques de Nyarlathotep peut-être retrouvée sous ce libellé : masques.


Dans ces épisodes, nous nous sommes beaucoup éloignés de la trame de la campagne, telle que décrite dans les livrets, pour approcher quelque chose de plus personnel. C’est là un des plaisirs du jeu de rôle. 

Nous étions donc à la fin de l’épisode égyptien. A l’automne 1925, Jonas retrouve Rebecca à New York, chez Ms Carlyle. L’ennemi paraît plus puissant que jamais et continuer la lutte nécessite des ressources intérieures que nos héros ne se sentent pas tous capables de mobiliser. 

Erica Carlyle, toujours phobique de tout ce qui est « égyptien », vit entourée de gardes du corps qui la protègent des fous et des rêveurs, de tous ceux qui voient en elle la fiancée du messager. 

Jonas et Rebecca se fiancent. Plus d’aventures lointaines, ils travaillent maintenant à l’exploration de la connaissance. Jonas, avec l’aide du mathématicien Priam Koenig (un vieil ami très proche d’Erica) entreprend la modélisation de ses éléments de psychophysique, une nouvelle compréhension de la nature des relations de l’espace et du temps. La machine terminée est très proche dans son esprit… comme si la machine, elle-même, guidait à sa propre fabrication. Les fiancés louent un appartement à Arkham et intriguent dans les milieux universitaires pour approcher certains vieux professeurs malades et certains manuscrits de démonologie médiévale… Jonas comprend que certains des concepts qu’il approche par son travail l’ont déjà été par des savants plus anciens et que cette « grille » d’échos traversant l’espace et le temps a été nommée par certains Yog-Sothoth. 


Rebecca pendant ce temps, outre la retranscription des notes de son futur mari, travaille sur les propres souvenirs de son expérience égyptienne par des techniques de régression hypnotiques. Elle en sortira, au bout de plusieurs années, des éléments troublants. 

De Sam Lipsky, resté en Egypte, aucune nouvelle ne parvient avant la fin du printemps 1926. 

Le lieutenant de police Martin Poole, de son côté, développe une sensibilité particulière aux influences de l’autre, celui dont on ne veut pas prononcer le nom. Il identifie son influence dans tous les cercles de la société, des plus populaires aux plus élitistes. Il suffit de savoir lire les journaux… et de voir les échos. 

Dans le secret de leurs travaux Jonas et Priam finissent la machine, objet sphérique d’un ou deux pieds de diamètre, fait de courbes d’or étrangement assemblées, reliée à un système de contrôle électromagnétique sophistiqué. Ce que tous ignorent, c’est que Jonas n’a en fait pas besoin du reflet physique de la machine. La machine existe, présente à son esprit, et cela suffit à la rendre utilisable par lui pour projeter son esprit – ou celui d’un autre, en certains points de l’espace et du temps… 

Sam fait alors parvenir un télégramme mystérieux, laissant entendre qu’il se trouve au Kenya. Jonas ne veut pourtant plus partir, la quête folle de Sam Lipsky pour venger la mémoire de son père (rappelons qu’il est le fils d’Elias Jackson) et lutter contre les monstres n’est pas la sienne. Jack Brady, lui, est prêt à se rendre au Kenya, et il demande une nouvelle fois de l’argent à Ms Carlyle pour un voyage dangereux. Cette fois, il n’en reviendra pas. 

Afin de savoir ce qu’il en est, Jonas utilise la machine pour se rendre au Kenya et retrouver Sam. La colonie britannique est en proie à une rébellion indigène qui la met à feu et à sang, dont l’inspiration proviendrait la région des Nandi, autour d’une certaine montagne du vent noir (là-même où les corps des membres de l’expédition Carlyle ont été retrouvés). Jonas, là-bas, prenant le temps de quelques heures le corps d’un colon allemand, reprend contact avec Sam Lipsky, devenu un homme à tout faire musulman (il s’est converti à l’islam lors de son séjour prolongé en Egypte, pour des raisons sentimentales notamment). Sam a remonté certaines ramifications de l’organisation de Shakti jusqu’au Kenya et il espère abattre là-bas certains éléments du culte. Il est triste d’apprendre que Jonas ne se joindra pas à lui. Sam attend l’arrivée de Brady, de son argent et ses armes, pour accompagner une expédition militaire britannique jusqu’au cœur de la rébellion… 

Pour Jonas, c’en est trop. Le combat est trop lourd, l’ennemi est partout. De son séjour chez Shakti, Jonas a compris la véritable nature de l’adversaire. Là où certains (comme Elias Jackson et Sam Lipsky, à leur façon) y voient une manifestation du diable, de Lucifer, Jonas perçoit un être immense, multidimensionnel, qui a par hasard ou malchance, glissé une extrémité de sa présence dans notre monde. Son influence inhumaine pèse sur les psychés, les déforme, les impacte partout sur la Terre. Jonas et Rebecca sont trop seuls pour les influencer, leur combat est vain. La rédaction de ses éléments de psychophysique, volontairement cryptiques (comprendre : perte de 1D3 SAN pour qui parvient à le lire), ne peut être qu’une participation infime à ce combat. Jonas espère contre toute raison que d’autres, un jour, le rejoindront. Lui seul (ou avec Sam) ne peuvent rien espérer. 


Durant ce printemps 1926, ce récit est secoué par plusieurs bouleversements. Par surprise, sans attendre aucune nouvelle de Sam ni de personne, sans prévenir quiconque (apparemment), Jonas et Rebecca disparaissent des Etats-Unis. Ils ne sont pas encore mariés, Rebecca est enceinte, mais personne ne le sait. 

Par ailleurs, songeant à perpétuation de sa fortune et à rassurer ses actionnaires, Erica Carlyle décide de se marier. La Sainte Voyante des Contrées du Rêve, la Sybille aux yeux peints de Sonja Ericksen (la poétesse new-yorkaise, et sa maîtresse d'alors), la fiancée du messager se choisit un mari. Ce ne sera aucune de ses fréquentations habituelles de la jet-set de la côte Est, mais plutôt un homme en qui elle a confiance, vieil ami d’études et compagnon de randonnées en montagne, ce bon vieux Priam Koenig. Qui n’est pas le moins surpris de cette décision. 

Jonas avait recommandé à Priam de démonter la machine. Priam n’en fait rien et se contente de la boucler dans le coffre du manoir Carlyle. 

Une dernière chose… Juste avant de quitter les Etats-Unis pour ce qui sera son dernier voyage, Jack Brady a confié à Erica Carlyle un secret. Randolph Carter… clinique du docteur Greene… Hong-Kong. 

Qu’est devenu Sam Lipsky ? Comment va réagir l’adversaire ? A quoi rêve le fou aux mains vides enfermé dans la clinique du docteur Greene, en Chine ? 

La suite au prochain épisode !

04 juin 2014

Dernier parking avant la plage - Sophie Loubière

France, début des années 2000. Un village de vacances en Vendée, des gamins qui courent sur la plage, des jeux de société, des animateurs qui animent avec énergie, une maman divorcée et spleenatique, des cocktails trop sucrés, un gardien de parking mélancolique, des musiques de films... et des ados qui disparaissent.
Sophie Loubière a écrit un thriller de plage qui se passe à la plage, faisant une peinture mélancolique et ironique de la classe moyenne en vacances. Les personnages sont traités avec amour, ce que j'apprécie toujours, l'intrigue avance à petits pas, avec ses éléments de suspense, de romance harlequin et de mystère pas trop effrayant. J'aimais beaucoup le travail de l'auteure en animatrice de radio, j'ai retrouvé son univers dans ce petit roman sans prétention et joliment tourné, qui capture quelque chose de l'émotion des vacances.


02 juin 2014

American Tabloid - James Ellroy

Mon deuxième Ellroy, après le Dahlia noir, pioché comme ce dernier dans la bibliothèque de C*. American Tabloid est un projet fou : en suivant trois figures fortes, le tueur et maître-chanteur Pete Bondurant, l'élégant Kemper Boyd et l'agent du FBI Ward J. Littell, Ellroy réécrit la mythologie américaine de la fin des années 50 et de l'ascension des Kennedy : lutte contre le crime organisé, toute-puissance de J.E. Hoover, folie de Howard Hughes, relations chaotiques entre Ku-Klux-Klan, mafia, CIA...
Ce roman est rempli de malversations, de coups tordus, d'intrigues à tiroir, de complots réalistes (c'est à dire trop compliqués, qui foirent souvent sur une erreur bête), d'erreurs d'appréciations mortelles, de crimes commis dans des arrières cours, de gentils qui se comportent comme des affreux (mais pas vraiment d'affreux qui se comportent comme des gentils). Dans le décor : des maisons de gangsters, les hôtels de New-York où le sénateur K emmène ses conquêtes, les marais de Floride où l'on construit des lotissements arnaques pour retraités, le local des Tiger Kabs où s'affrontent pro et anti-castristes. Et en toile de fond du récit, les Kennedy, leur charme, leur argent, de Joe l'affairiste de père, à Jack "belle coupe", l'habile opportuniste qu'on ne peut s'empêcher d'aimer, et Bobby, le plus pur de tous...
Je ne suis pas d'habitude client de la noirceur pour la noirceur, pourtant j'ai dévoré ce livre, tant les personnages sont justes, bien campés, tant il éclaire aussi une époque que je connaissais mal. Dans ce récit, les pires ordures ont parfois leurs moments de grâce (je pense à la relation de Pete et de Barb) et j'ai gardé jusqu'au bout une vraie sympathie pour Boyd, le roi du cloisonnement, et Littell, égaré malgré lui du vraiment mauvais côté de la barrière.
Un regret, toutefois, une quasi absence de personnages féminins forts. Les femmes, ici, sont amantes, victimes, témoins, jamais plus.
Un livre d'une ambition littéraire folle, à l'exécution brillante. 

22 mai 2014

The Valley of Astonishment - aux Bouffes du Nord

Ce fut notre première visite au fameux théâtre des Bouffes du Nord. Une salle magnifique, entre romantisme et post-apo, qui dont les peintures (faussement ?) écaillées et les teintes ocres n'auraient pas déparé à Yirminadingrad.




The Valley of Astonishment est une "recherche théâtrale" menée par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne - et notre premier spectacle de Brook. Cette pièce jouée en anglais met en scène médecins et patients atteints d'anomalies neurologiques (une mémoire prodigieuse, synesthésie avancée, ou bien une absence de proprioception), avec notamment le personnage de Sammy Costas, "femme au nom d'homme" qui voit sa mémoire inifnie envahie de nombres après s'être trop produite sur une scène de music-hall.
Théâtralement, c'est impeccable, conforme au dogme K. (sur lequel je reviendrai un jour) : les acteurs jouent juste, jonglent avec les personnages, leurs voix, leur corps. Kathryn Hunter est formidable, les autres sont très bien, il y a de la musique sur scène, très réussie. Grâce et émotion, la classe.
Cecci a par contre été embêtée de découvrir qu'une grande partie du texte venait du livre "une prodigieuse mémoire", du grand neuropsychologue russe Alexandre Luria, le personnage de Sammy étant décalqué de celui de Solomon Shereshevsky. Les plus beaux passages de la pièce (l'oeuf blanc sur le mur blanc, le passage tiré de Dante...) étant extraits texto du livre de Luria, qui n'est mentionné nulle part ni sur le programme, ni sur le site Internet du théâtre. 
Rien de complètement étonnant à tout cela, Peter Brook s'intéressant depuis longtemps au travail de Luria (il a monté une adaptation du livre susmentionné en 1998). Reste à comprendre comment cette pièce s'insère dans le travail de Peter Brook...

21 mai 2014

True Detective

Comme déjà dit ailleurs, je ne connais pas grand-chose aux séries, mais j'aime bien qu'on me raconte des histoires. Par curiosité et pour être un peu moutonnier, j'ai donc regardé les 8 épisodes de True Detective.




Un récit d'enquête, sur fond de disparitions de femmes et d'enfants en Louisiane, entre 1995 et 2012. Deux flics, Marty - brave type macho, pas super fin, et Rust, sociopathe ancien camé intellectuellement brillant. 

Derrière l'enquête épaisse et poisseuse, des mystères qui feront lever les antennes des amateurs de l'Appel de Cthulhu : mention d'un certain Roi en jaune, allusions ésotériques...
Si on aime les décors étranges de la Louisiane,les errances dépressives, les personnages alcooliques, les enquêtes bizarres et ne pas avoir toutes les explications (c'est mon cas), alors on pourra regarder cette série.


Quasiment tout repose sur les deux personnages principaux, d'abord exaspérants puis intéressants, bien tenus par les acteurs. La série est très bien écrite, sans ventre mou narratif, jouant sur les époques, le temps distendu, les souvenirs, les regrets. Elle offre de belles ouvertures fantastiques, spirituelles et morales. En bref, du bon travail.