20 mai 2015

La théorie de la tartine


J'ai lu ce roman par curiosité, convaincu par ce long billet de Catherine Dufour. Pour un résumé extensif de l'intrigue, ses situations et ses personnages vous pouvez vous y reporter. Tout ce que dit le billet référencé est juste, la pavane pour une idée d'Internet défunte, les formules qui font mouche, le sens de l'air du temps, la façon de capter des personnages à la fois branques et vrais. C'est la forme parisienne-XXIème siècle du roman réaliste, ça tape là où il faut, comme la déclinaison littéraire d'un blog (plus que d'une chronique de magazine, so old school...), l'intrigue rigolote a du rythme et enchaîne les catastrophes. Ca ferait un bon film un peu déjanté, façon film français où des trentenaires commentent leur vie avec un cynisme amusé et parlent de sexe non pas dans la cuisine mais sur un channel irc.

Au fond, tout cela est très parisien, et ne m'intéresse pas beaucoup.

18 mai 2015

Taxi Téhéran - Jafar Panahi

Pauvre film. Qui a fait parler de lui parce que son réalisateur, interdit de tourner en Iran, son pays de résidence, essaie de contourner la censure qu'on lui impose en montant des plans tordus. Ici, devenir taxi et filmer ses passagers, et à travers eux parler d'eux, de lui, de sa situation, de son pays... Un dispositif de pauvre pour un pauvre film. A vrai dire, j'étais curieux de savoir si l'intérêt que suscitait le film était lié à ses qualités propres ou à la situation très pénible (ce n'est rien de le dire...) de son auteur / réalisateur / chauffeur / interprète.


Au delà des limites imposées par par la situation du cinéaste, Taxi Téhéran est un bel exercice d'oeuvre sous contrainte. Unité de lieu (tout est filmé depuis l'intérieur du taxi), unité de temps (une journée), unité de sujet. Le film est très écrit, très habilement monté, tout en finesse. S'il s'agit bien d'une petite chose que ce film, c'est une petite chose très pensée et très calculée et j'ai été très ému de me rendre compte que ce film croise la route de tout un tas de films, dont on aperçoit des moments, que Panahi aurait sans doute voulu faire à la place de celui-ci. Comme si on voyait le moment où, dans ces autres histoires, les personnages sautent dans le taxi du réalisateur, et laissent voir au spectateur étonné l'histoire qu'il pourrait raconter.
Ce Taxi Téhéran est un film pauvre, mais un vrai film de cinéma.






05 mai 2015

Le dératiseur de Hamelin - au petit théâtre de Lausanne

Des notables s'en mettent plein les poches, tout roule, ils banquettent joyeusement, profitent de la situation, jusqu'à ce que survienne une catastrophe écologique, comme on dirait maintenant : prolifération de rats dans la ville. Le maire commence par ignorer la situation jusqu'à ce ses propres entrepôts soient atteints... Et les plus grands scientifiques ne peuvent trouver de solution... Alors arrive l'homme miraculeux, le joueur de flûte, étranger un peu diabolique, venu de loin, qui réclamera son dû pour son "travail".




La compagnie Pied de biche ose tout, dans cette adaptation du fameux conte des frères Grimm. En premier lieu, ne rien édulcorer, respecter le récit, son contexte, sa morale cruelle. Y ajouter des chansons, de la musique (genre métal épique des années 70 plein de guitares électriques !), jouer sur les changements d'échelle entre vrais acteurs et marionnettes, transformer les décors sous vos yeux, glisser dans la mise en scène des morceaux "pour adultes", sans jamais perdre les enfants. Le tout avec énergie et bonne humeur. 

Marguerite et sa copine ont beaucoup aimé, les parents aussi. On se situe la dans une mouvance à laquelle je rattacherai le travail des Artpenteurs sur le Révizor ou celui de Christian Denisart pour l'arche part à huit heures : un théâtre pour enfants de très grande qualité, qui allie invention, énergie, sérieux et folie, pour le plus grand plaisir de tous.

Bref, du grand art. 




PS: le spectacle joue encore cette semaine, et je crois qu'il reste des places. Foncez-y, ça vaut vraiment le coup ! Le site du petit théâtre.


16 avril 2015

Le Grand Nulle Part - James Ellroy

Mon troisième Ellroy (après celui-ci, et celui-ci). J'ai envie de dire, c'est pareil : crimes sordides comme dans le Dahlia noir, intrigues à tiroirs tordues comme dans American Tabloid, des hommes virils, paumés, jetés dans des affaires qui les dépassent plus ou moins et sur lesquels ils surfent comme ils peuvent.
Alors oui, c'est pareil, mais c'est très bon. L'intrigue ici mêle trois flics, un jeune fan de procédure légale à l'esprit brillant, un ambitieux revenu de la guerre et, le plus attachant des trois, Buzz Meeks, truand, fourgue, arrangeur de coups tordus, un type qu'on devrait détester et qui, finalement... Ces trois-là sont mêlés à une intrigue mêlant crimes sexuels avec mutilations et chasse aux rouges dans le monde des studios, les deux sujets séparés se rejoignant élégamment.
C'est un vrai roman policier, avec chasse au coupable et révélation finale, un vrai portrait d'époque (les scènes d'interrogatoires de gauchistes par des flics sans scrupules sont tout à fait horribles...), un vrai roman de personnages, qu'ils soient principaux ou secondaires (je pense à Felix Gordeau, Reynolds Loftis, la Reine Rouge Claire De Haven, le terrifiant Dudley Smith...). C'est foisonnant, fascinant, fiévreux, frénétique, emporté, sombre, terrifiant, et j'adore. La manière de mêler véritables affaires (le meurtre de Sleepy Lagoon) et personnages de fiction, les thèmes abordés (la loyauté, l'engagement, le jazz, l'homosexualité...), les portraits de personnages...
Je crois que ce qui me fait accrocher aux livres d'Ellroy, c'est son talent à construire des personnages principaux qui commettent parfois des horreurs mais qui ont pour la plupart une forme d'éthique, de sens du bien. Dans ce monde compliqué et torturé, les héros d'Ellroy, à leur façon, sont les bons. Dans celui-ci, j'ai adoré suivre notamment les évolutions du personnage de Buzz Meeks, que je détestais dans la première moitié du roman avant de me surprendre à l'apprécier.

03 avril 2015

Rainbows End - Vernor Vinge

La Californie, dans une trentaine d'années. Nos smartphones n'existent plus, remplacés par des vetinfs (vêtement informatisés ?), toute une nébuleuse de capteurs et de processeurs que nous portons sur nous, jusqu'à nos lentilles de contact, qui nous plongent dans un monde ultra connecté, en réalité augmentée, géré par le système d'exploitation Epiphany. Ces couches informationnelles ajoutées au monde que nous connaissons entraînent des évolutions sociales intéressantes : fluctuations ultra-rapides des idées, affiliances, cercles de croyance (personnes regroupées par une vision commune de l'univers, qu'elle soit religieuse ou basée sur des oeuvres de fiction)...
Robert Gu était universitaire et poète à la fin du XXème siècle, un homme brillant et méchant, dévoré par la maladie d'Alzheimer. Mais les miracles de la médecine, et les traitements personnalisés, l'ont sorti de sa dégénérescence et ont rajeuni son corps. Il reprend conscience du monde qui l'entoure dans ce nouveau monde où il n'est qu'un newbie maladroit qui se voit enseigner les bases de l'interaction par sa petite fille Miri, treize ans. Bien malgré lui, il se verra entrainé dans une intrigue bizarre, avec un diable tentateur (le Mystérieux Etranger) et des enjeux liés aux bibliothèques universitaires et aux labos de bio-ingénierie de la région qui le dépassent...
Rainbows end (la fin des arcs-en-ciel, et non le pied de l'arc-en-ciel, même si on peut supposer que le double-sens est voulu) est le nom d'une maison de retraite, rappelant au lecteur et aux personnages que malgré les miracles des technologies les hommes restent des êtres finis. Malgré son univers déroutant, très pré-singularité, le roman est tout à fait accessible et facile à lire, en plus d'être une des anticipations les plus profondes et crédibles de ce que pourrait être un monde où les flux d'informations sont mille fois ce qu'ils sont maintenant. Les idées fusent dans tous les sens, le roman explore la vie intime, la vie scolaire, les relations de pouvoir, le hacking, les virus, la sécurité, les jeux, comme une plongée dans ce futur hyper-californien, assez optimiste malgré le terrorisme et les fous qui pullulent.
Une intrigue d'espionnage assez intéressante sert de fil rouge à cette plongée, même si je la trouve un peu trop liée à la famille Gu et pas assez développée dans ses implications - j'aurais aimé en savoir plus sur ses tenants et aboutissants (et je ne demande même pas l'identité du lapin...).  Je suis également surpris par la totale absence dans le livre de toute dimension sexuelle. Les personnages s'intéressent à la science, à leurs études, à leurs problèmes familiaux, mais les corps - quand ils ne sont pas malades - paraissent tout à fait absents de leurs préoccupations. Est-ce un oubli volontaire de la part de l'auteur, ou bien un point aveugle ?
Si on pense qu'un des buts de la science-fiction est de provoquer des vertiges, Rainbows end est une grande réussite. Bourré d'idées, facile d'accès, avec des personnages plutôt bien écrits, ce roman de Vernor Vinge nous emmène loin.

C'est un peu une coïncidence qui m'a fait lire Rainbows end en même temps que Zendegi. Si leurs thèmes profonds diffèrent beaucoup (le Vinge comprend notamment toute une dimension méta-littéraire), les deux romans tentent d'offrir une prospective crédible à 20 ou 30 ans, accompagnée d'une description intéressante de certaines évolutions technologiques et de leurs conséquences sociales. Zendegi est un roman plus simple que celui de Vinge, plus direct et aux enjeux me paraissant plus crédible. Le Vinge a pour lui un foisonnement, une grande richesse de vocabulaire et de créations. Les deux livres ont en commun leur grande facilité d'accès, leur fausse simplicité, et le plaisir d'offrir une grande stimulation intellectuelle. La science-fiction est bien vivante !

La blbiothèque Geisel, un des lieux centraux du roman. Assisté de servomoteurs.

02 avril 2015

Rosa, T1 - François Dermaut

Une lecture de BD, inspirée par l'ami Gromovar.

La France de la IIIème république, à la campagne. Rosa, une belle brune sérieuse, est mariée à Mathieu, bien plus vieux qu'elle et bien malade. Un soir d'ivresse dans la taverne que tient la jeune femme, les hommes du pays en viennent à parler de virilité, et à chercher à savoir qui parmi eux à le coup de rein le plus vigoureux. Querelle d'ivrognes, querelle d'honneur, cette bande imbécile fait de cette question l'enjeu d'un pari idiot. Les enjeux montent, des participants se joignent, mais qui pourra juger ? 
Rosa est ruinée, elle a besoin d'argent pour venir en aide à son mari, elle se propose dans le rôle de juge, acceptant les coucheries induites, mais à condition que les choses se fassent à ses conditions. Le livre raconte l'aventure bizarre de cette femme engagée sur un chemin hors des clous du conservatisme social ambiant. On devine qu'elle en paiera le prix, cher (ce n'est qu'un premier tome sur deux) et qu'elle y trouvera une certaine dignité et peut-être une forme de liberté ?

Je trouve très amusante la fraternité de sujet et de noms avec le Rosa de Maurice Pons, puisque dans les deux récits on a une tavernière fort jolie qui se retrouve à faire le bonheur des hommes, dans une société bien corsetée. Mais là où le récit de Maurice Pons est une fantaisie érotico-militaire (si, si) (et un chef d'oeuvre), le Rosa de Dermaut est un récit social et réaliste, pas dépourvu toutefois de caricatures ni d'humour.

Le récit est long, bien mené, avec des personnages bien plantés. Comme le dit Gromovar, on y retrouve l'atmosphère lourde et campagnarde de certains textes de Maupassant, cruauté comprise. Les personnages sont intéressants et se dévoilent plus ou moins, certains portant d'intéressants secrets.

Je suis toutefois plus réservé que lui sur certains points. Si le récit traite du sort d'une femme il me semble qu'il reste un récit d'homme, dimension érotique comprise - l'érotisme y étant entièrement dans le sujet, les scènes de lit ayant lieu, époque oblige, en chemise. Les passages en voix off de la narratrice, souvent lourds et explicatifs, sonnent un peu faux et réduisent l’ambiguïté. Qu'en penseront les lectrices ?

30 mars 2015

Zendegi - Greg Egan

J'avais beaucoup apprécié le recueil Axiomatique, des nouvelles vertigineuses et cérébrales, et la science-fiction de très grande qualité. Les romans de Egan avaient pour moi la réputation d'être touffus et incompréhensibles, j'ai quand même décidé d'essayer Zendegi. J'en trouvais le thème assez délicat: un roman de science-fiction traitant de la réalité et des personnalités virtuelles dans l'Iran de 2027, sachant que Egan est australien... J'avais un peu peur de l'exotisme documenté.
Et j'avais tort. Sans être un chef d'oeuvre, Zendegi est un très bon roman, très solide, passionnant de bout en bout. La vision de l'Iran, très intimiste (mais bien informée) garde un point de vue occidental crédible en tous temps. La description par Egan d'une sorte de "printemps persan" (par analogies aux printemps arabes) avec irruption de la technologie contre un pouvoir en partie dépassé est très bien vue (il a écrit le roman en 2008).
La narration est sobre, efficace, très humaine, bien plus chaleureuse que celle des nouvelles, bien plus facile d'accès (et moins touffue) que les créations de Ian Mc Donald (mais ce n'est pas le même type de roman). Les personnages sont très bien écrits, très justes et le sujet principal du roman est passionnant, mêlant un père, son petit garçon, un univers de contes de fée iraniens, le deuil d'une femme disparue et l'impact de technologies de copie de l'esprit humain par la machine.  Ce thème-là, eganien par excellence, est traité avec une finesse et une profondeur tout à fait crédibles. Le récit ouvre beaucoup de portes et laisse rêveur longtemps après qu'on l'a refermé.
Une science-fiction contemporaine de très haute qualité, qui offre de nombreuses pistes pour penser le monde.

Lu en numérique