12 septembre 2014

Ms Peregrine et les enfants particuliers - Ransom Riggs

Jacob est un adolescent américain "normal" vivant en Floride, qui adore les histoires bizarres que son grand-père, réfugié juif, lui racontait au sujet de sa propre enfance dans le pays de Galles. Grandpa avait des amis fantastiques (des enfants magiques, capables qui de voler, qui de cracher des abeilles), il vivait avec eux sous la direction d'une certaine Ms Peregrine dans une maison merveilleuse, toujours ensoleillée, mais il affrontait également des monstres étranges et terrifiants... En grandissant viennent les déceptions : Grandpa était surtout un fameux baratineur. Et voilà, alors que Jacob a 16 ans, que Grandpa meurt, brutalement. Jacob a vu/croit avoir vu quelque chose terrifiant... Bouffé de cauchemars, suivi par un psy, Jacob fini par se rendre en compagnie de son père sur l'île galloise où son grand-père prétendait avoir passé son enfance. Le voyage sera bien sûr très décevant... jusqu'à ce que...

Voilà un joli livre ! Le travail éditorial est soigné, l'objet est beau, parsemé de vieilles photos et cartes postales bizarres dénichées par l'auteur, qui accompagnent le récit. On aime le tenir, le parcourir, le lire. Le début est très prometteur, les deux premiers chapitres accrochent bien, l'ambiance bizarre de la vie de Jake en Floride est bien rendue. Puis, plus le livre avance vers son sujet (Ms Peregrine et les enfants particuliers, c.f. le titre), plus il est raté.


Les bonnes idées sont pourtant nombreuses : le décor gallois, les freaks, le cadavre dans la tourbe, la boucle, la confiance qu'on accorde aux récits de famille, etc. Et presque chacune est gâchée par un manque de suivi des thèmes et une technique narrative vraiment faiblarde (et je ne suis pas un défenseur à tout crin des romans hyper-construits, loin de là !).
La principale faiblesse de ce roman est d'être une allégorie. Enfants particuliers=juifs, estres=nazis, etc. Puisque c'est une allégorie, tout l'aspect imaginaire et merveilleux est bancal. L'auteur aurait doit soit assumer le côté féérique (et dans ce cas aller bien plus loin dans le bizarre et cesser de chercher des justifications pseudo cohérentes à tout bout de champ), ou assumer la construction d'une fantasy  40's, mais dans ce cas construire un univers imaginaire autrement plus riche que le pauvre morceau qu'il nous livre (les méchants sont méchants et ils veulent dominer le monde, bon, certes). Par exemple : à aucun moment, le fait que les enfants aient 90 ans n'est vraiment assumé, alors qu'il aurait fallu soit l'ignorer, soit en tirer des développements narratifs.
Dommage, parce qu'on croit aux personnages... dans les premiers chapitres. Et que la question de la confiance et du doute dans la relation parents-enfants (ici, entre le grand-père, le père et le fils) est passionnante et, ici, traitée sans finesse.
Quant aux cartes postales... on comprend qu'elles aient interpellé l'auteur. Mais deux fois sur trois on sent le texte un peu tordu pour pouvoir insérer la carte. Et l'explication narrative que donne l'auteur sur les gens apparaissant sur les images me semble toujours plus faible que ce qu'a dû être la réalité derrière elles... Le procédé atteint donc vite ses limites.


On a là un roman honnête, bien travaillé et intéressant, qui vise assez haut et n'a malheureusement pas du tout les moyens de ses ambitions. On comprendra que les nombreuses critiques enthousiastes présentes sur le net me laissent perplexe.



09 septembre 2014

Breakfast at Tiffany's -- Blake Edwards

Don't take me home until I'm drunk - very drunk indeed.





Une très belle jeune femme vit seule dans un appartement au joyeux désordre, en compagnie d'un chat à qui elle n'a jamais pris la peine de donner un nom. Un écrivain entretenu s'installa au-dessus de chez elle, elle le baptisera "Fred", du nom de son frère adoré. Elle s'appelle Holy (pour Holiday) et elle est jouée par Audrey Hepburn, peut-être la plus belle actrice de cinéma de tous les temps.




Breakfast at Tiffany's est adapté d'une novella de Truman Capote. Ca se passe à New York, c'est plein d'une vie pétillante et superficielle, de mots d'esprits et de douleurs cachées.

Holy est une call girl. Elle est charmante, délicieuse, merveilleuse et complètement paumée. Elle fuit, elle rit, elle construit des illusions dont on voit bien combien elles sont mortifères... Et son histoire est filmée dans technicolor pimpant, le récit des bourré d'humour, de gags burlesques (la scène de la fête est énorme), de situations incongrues et drôles. Le charme opère, on s'amuse, on sourit et on a peur pour cette pauvre Holy jetée dans sa course en avant.



On sent que le scénario de Hollywood a gommé les nombreux sous-entendus homosexuels, que la fin est là pour que nous ne soyons pas trop tristes. Reste que le film a une grâce folle, à l'image de Holy mangeant son petit déjeuner au petit matin devant les vitrines de Tiffany's, car, comme elle dit : Nothing very bad could happen to you there.



02 septembre 2014

Margin call - J.C. Chandor


Des types qui bossent pour une banque d'affaire, portent de belles cravates, fixent toute la journée de nombreux écrans d'ordinateur, travaillent tard, et gagnent, pour le plus jeune, 250 000 dollars par an. Des buildings new-yorkais, du jargon de la finance, des naïfs pas très naïfs et des requins très requins : c'est la population du film Margin Call.
Ca commence par une scène de licenciement, tranquille et glaçante. Puis un jeune analyste à gros sourcils découvre que la banque d'affaire pour laquelle il bosse détient trop d'actifs toxiques et va exploser si quelqu'un s'en rend compte. A 22h, son chef (enfin, son N+2, le N+1 ayant été licencié ce matin) arrive. A 23h, le chef de son chef, puis ça continue à monter. A 2h du matin, l'hélico du grand patron se pose.



Trente-six heures dans la vie d'une banque, d'un licenciement à une crise mondiale. Les personnages sont bien posés, jamais jugés. Leur monde est évoqué finement, sans grossièretés, sans jugement moral tombé du ciel. J'y trouve même une certaine poésie du corporate, avec les écrans, les ascenseurs propres, les discussions de crise à 4h du matin, comme dans un rêve. Je me suis demandé comment le Groupe aurait géré le problème. De la même façon, sans doute...



Quelques détails : quand on aperçoit pour la première fois Will Emerson (joué par l'excellent Paul Bettany), on trouve que c'est un c###. Puis on monte dans la hiérarchie, et il paraît soudain tout à fait sympathique. Mention spéciale à Jeremy Irons, qui campe un superbe monstre et arrive à me convaincre que oui, certains humains sont des reptiles à sang froid.
Une chose commune relie tous ces hommes (et cette femme) : quand Mammon les appelle, ils répondent tous présent.


25 août 2014

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – cinquième et dernière partie

Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend nombre de spoilers. 
L'ensemble des billets de blog consacrés à la campagne des masques de Nyarlathotep peut-être retrouvée sous ce libellé : masques.

Voici l’épisode final de ce compte-rendu. La campagne est terminée, nous sommes un peu tristes, ces personnages nous ont accompagnés plus d’un an… Comme toujours en matière de jeu de rôle, il n’en restera que quelques souvenirs, des notes, des impressions. 

Cinq ans ont passé depuis l’épisode précédent. La crise de 1929 frappe les Etats-Unis, puis le monde. En Allemagne, un dingue a petite moustache conquiert le pouvoir. Aux USA, le Klan devient de plus en plus puissant, et il est connu que ses membres influents lisent beaucoup Les fontaines de la connaissance. Les insouciantes années 20 sont mortes, on entre dans une période inquiétante. Dans les colonies, les peuples « primitifs » secouent le joug des Occidentaux jadis tous puissants, la science semble faire des progrès mais vers quelles directions ? Faut-il voir, comme le policier Martin Poole (qui épluche chaque jour les journaux) dans ces évènements effrayants l’influence pernicieuse du gourou de Rusty Mountains, Ali Abu Assif, dit « Nyarlathotep » ? Son influence est plus grande que jamais, Républicains comme Démocrates lui mangent dans la main. Le livre « the new Cross » montre bien la compatibilité entre ce qu’on appelle « la sagesse égyptienne » et le christianisme. Les foules marchent en somnambules au bord de l’abîme, à quoi rêvent-elles ? A quelles folies descendues des étoiles hurlantes ?



Menées par des gestionnaires avisés et compétents (qui n’hésitent pas à couper les branches mortes, jetant des milliers d’hommes au chômage), les entreprises Carlyle traversent la crise plutôt mieux que d’autres, et Erica est plus riche que jamais. Elle a épousé Priam et de lui elle a eu une fille, Isolde. Par ailleurs, elle a repris le dessin, sa main guidée par Virginia Elonn, l’ancienne professeur de dessin (et maîtresse) de Roger. Aidée de Constantin Rhodes, elle comprend de mieux en mieux - en le dessinant et en le peignant - le monde onirique que visitait son frère. Elle nourrit de ses mains les nécrophages fréquentant les caves voûtées du manoir Carlyle et garde un œil sur Deirdre, fille autiste de Virginia et de l’ex-playboy.

Une armée de gardes du corps menée par Joe Corey tient à distance les fous, toujours plus nombreux, qui veulent voir, toucher, dévorer la « sybille aux yeux peints ». Erica Carlyle est le rêve fiévreux d’une Amérique malade, une créature rare, mystérieuse, manipulatrice.

La consultation des notes abandonnées par Sam avant sa disparition (et des livres que publiera ce dernier à la fin des années 20) lui fait comprendre peu à peu que l’indifférence ne suffira pas à tenir celui qu'elle considère maintenant comme l’adversaire à distance. « Joe, je crois que nous sommes en guerre. » Car dans l’inconscient collectif flotte cette idée évidente : il viendra jusqu’à elle et il l’épousera. Et de cela, Mrs Carlyle ne veut pas.

De Sam on aura des nouvelles par un manuscrit publié en 1929 par Prospero Books. Track of the devil, par S. Jackson. Dans le même style que les bouquins d’Elias, Sam raconte sa quête passant par le Kenya et l’Australie… Le livre évoque les tragiques épisodes de la révolte Nandi de 1926 au Kenya. Ce qu’a vu la compagnie de fusiliers écossais envoyée vers la montagne du vent noir ne peut vraiment être raconté. Sam y était, accompagné de Jack Brady et ce dernier y est resté, entraînant M'weru dans la mort. M. Lipsky a ensuite passé du temps en Australie et là il s’est rendu coupable d’un crime, assassinant de ses mains ce cher Aubrey Penhew… Il ne restait alors plus qu’un seul membre vivant de l’expédition Carlyle : Roger lui-même.

Jonas et Rebecca se sont installés sous un faux nom au Canada, dans un trou perdu, loin des résonances de la « grille » que certains nomment Yog-Sothoth. Là, Jonas dirige une petite scierie, puis une entreprise d’exploitation de sables bitumeux… Trois enfants naissent. Années laborieuses et dures pour nos héros. Seul Poole sait où joindre « Christiansen », une des seules personnes avec lui à comprendre la véritable nature de l’espace, du temps, et à comprendre la réalité et la dangerosité de celui en qui les naïfs persistent à voir « un des grands esprits de notre temps ».



Noël 1931 : un type bizarre arrive dans la petite ville canadienne de Blackpool Waters où se cachent Jonas et sa famille. Il dit se nommer Aaron Blickstein, il ressemble à Sam avec dix ans de trop, il cherche du travail…

Il faudra des mois pour pénétrer à travers cet esprit au bord de la folie. Sam est recherché, Sam est dans les rêves de l’ennemi, pour lui échapper il lui a fallu devenir un autre, ne plus être celui qu’il était. Il s’exprime dans des textes codés produits sur sa machine à écrire. Ses voyages sont terminés, il a besoin d’aide maintenant pour retrouver Roger… Car Sam a compris que Brady était tout à la fois un ennemi et un allié du complot. Roger est la clef, celui par lequel Nyarlathotep est venu, celui par les rêves duquel il peut être présent sur la Terre. Brady l’a caché pour le protéger de tous, des adversaires du culte comme de ses servants trop entreprenants… 

Juin 1932. Au manoir Carlyle se retrouvent six personnes qui ne s’étaient pas rencontrées depuis bien longtemps : Jonas et Rebecca, Sam, Erica, Priam Koenig et Alexandre Gautier, le fameux égyptologues. Sam veut retrouver Roger pour le tuer, les autres pensent que ce n’est pas si simple. On utilise la machine pour projeter Jonas, Sam et Gautier en Egypte il y a 28 siècles… car à cette époque, l’ennemi avait été chassé. Le monde du passé reste obscur, difficile à comprendre, mais l’idée qu’un homme puisse être la clef est confirmée. Et Erica accepte de révéler où se cache son frère. Elle n’a plus peur de lui, cela fait longtemps que sa fortune est protégée d’une éventuelle « résurrection » de l’enfant prodigue.

Nos héros entreprennent alors un voyage dément, trois mois d’un tour du monde par l’Ouest. On se déguisera, on changera de noms et de statut, plusieurs fois, on s’efforcera de n’être pas soi-même. A Hong Kong, on fait sortir d’une clinique un certain Randolph Carter, conscient mais absent, et incapable de se servir de ses mains. Le voyage continue vers l’Ouest : Bombay, Aden… puis l’Egypte, où les réseaux de l’adversaire sont plus puissants que jamais. Là, s’infiltrer jusque dans la pyramide de Dashur en emportant et Carter et la machine, pour se projeter au moment clef… Cet épisode de 1919 où Mweru, Penhew et Huston à l’intérieur de la chambre mortuaire de N ont projeté la conscience de Roger jusqu’à cet état psychique particulier qu’on appelle « le plateau de Leng »… 

Envoyé à cet instant précis, dans le corps de Huston, Jonas saisit les caractéristique de l’onde psychophysique. Utilisant la machine, lui et Priam émettent une onde inverse, rompant le lien qui emprisonne l’esprit en Leng…

Trois mois d’absence… C’est le temps qu’il faut à Nyarlathotep pour traverser les Etats-Unis à pied, du Texas jusqu’à l’Etat de New York, suivi par la foule dont il conditionne peu à peu l’état psychique. Erica Carlyle sait que c’est pour elle qu’il vient. Déjà les journaux oublient qu’elle est déjà mariée et annoncent ses prochaines épousailles, comme si cet événement mondain allait être la clef mystique qui sortirait l’Amérique de la grande crise. Utilisant sa fortune, Erica jette dans les pattes du gourou tous les obstacles qu’elle peut imaginer. Chicaneries juridiques pour empêcher sa foule de traverser des villes ou des états, jusqu’à organiser une réception du grand homme par le Sénat des Etats-Unis… Mais à la mi-septembre, Nyarlathotep se présente devant le manoir Carlyle et ses partisans campent tout autour. On ne lui ouvre pas. Un à un les soutiens de Mrs Carlyle craquent sous la pression psychique. Les télégrammes affluent venus des personnages les plus influents du pays : il faut, pour l’intérêt de tous, qu’elle épouse le Maître…

Et soudain, une nuit, tout cela cesse. La nouvelle court : le Maître est mort, pendant la nuit. Quelque part au cœur de la pyramide de Dashur, Roger Carlyle sort d’un long, très long cauchemar…



Les rêves fous cessent, l’humanité a la gueule de bois, le gourou est ramené à sa juste importance… celle d’un sage, comme un autre. Les journalistes se demandent pourquoi ils ont accordé tant d’importance à Erica Carlyle, une millionnaire comme il y en a d’autres. Jean Cocteau renonce à tourner le film dont elle occuperait la place centrale. Aux USA, Franklin Roosevelt est élu, les temps changent…


Seuls quelques-uns savent et se souviennent. Jonas, Sam, Rebecca, Poole… et certains de leurs ennemis.

Jonas part s’établir avec sa famille en Allemagne (son pays d’origine) pour faire des affaires. Rebecca passe son doctorat à Leipzig, enfin. En 1937, ils fuient les Nazis pour s’installer en Suisse, au bord du lac Léman. Derrière l’ingénieur, l’homme d’action n’est jamais loin, qui participera avec Erica Carlyle aux tentatives de rapprochement entre les USA et l’Allemagne (sa patrie d’origine, malgré les Nazis), avant de devenir agent double pour les comptes des Américains. Les enfants grandissent. 

Après quelques mois de chicanes, Roger accepte de signer l’arrangement à l’amiable qui, en échange d’une très forte somme, lui interdit à jamais de prétendre à la fortune industrielle des Carlyle. Il finira par s’installer dans un luxueux appartement à Manhattan, à tenter de retrouver sa gloire passée, entouré de parasites – et d’un secrétaire entièrement dévoué à sa sœur. Pendant les années 40, on l’appellera « le Pharaon », un des nombreux excentriques de la Grosse Pomme. On le surprendra même déambulant en palanquin dans Central Park. Il meurt d’une crise cardiaque vers la fin de la guerre. Les complotistes diront que son corps n’a jamais été examiné que par un médecin tout dévoué à Erica Carlyle… et que l’enterrement a eu lieu bien vite.

Sam publie en 1938 un livre titré Masks of Nyarlathotep, the true story of the Carlyle expedition. Le tirage ne se vend pas, c'est de l'histoire ancienne... Mais la vérité est écrite, Elias Jackson est vengé.

Isolde explore la cave du manoir. Sa mère l’initiera aux responsabilités de la famille Carlyle… Les murs de la cave sont épais, qui étouffent les hurlements de la jeune fille confrontée pour la première fois aux habitants des cimetières…

Un des fils de Jonas trace depuis tout petit d’étranges courbes sur ces dessins. Le père veille sur son fils qui voit la machine dans ses rêves…

Et rien n’est jamais fini. Fin 1945, un jeune Egyptien stylé se présente dans la grande maison de Jonas au bord du lac Léman… Son nom ? Hiram Shakti. Son secrétaire s’appelle Stephen Alziz. Ce qu'ils veulent ? La machine, bien sûr. 

Nous nous sommes arrêtés sur cette image glaçante. Les personnages ont le droit de se reposer, d’être tranquilles, de suivre leur chemin sans nous. 



Cette campagne, bien que bancale à l’origine, nous a réservés de nombreux très bons moments. Le concept de base, l’expédition disparue, ouvre la possibilité de nombreux développements. Et ça a été un vrai plaisir de lire, ailleurs sur Internet, les comptes-rendus sur ce « classique » du jeu de rôle, et de pouvoir y apporter le nôtre. Je serais d’ailleurs ravi d’en discuter plus avant, sur ce blog ou sur les réseaux sociaux. Tout commentaire et toute discussion seront bienvenus !


Réalité burlesque, ou délire silencieux, seuls les dieux peuvent le dire. Une ombre révulsée qui se tordait dans des mains qui ne sont pas des mains, et tourbillonnait au hasard parmi les crépuscules effroyables d'une création pourrissante, les cadavres de mondes morts dont les plaies étaient des villes, les vents sortis des charniers, qui balaient les étoiles blafardes et en assombrissent l'éclat. Au-delà des mondes, les vagues fantômes de choses monstrueuses ; les colonnes entr' aperçues de temples non consacrés, qui reposent sur des rochers sans nom en dessous de l'espace et se dressent jusqu'à des hauteurs vertigineuses au-dessus des sphères de lumière et d'obscurité. Et à travers tout ce révoltant cimetière de l'univers, un battement de tambours assourdi, à rendre fou, et la faible plainte monotone de flûtes impies, venus de lieux obscurs, inconcevables, au-delà du Temps ; la musique détestable sur laquelle dansent lentement, gauchement, absurdement, les dieux ultimes, gigantesques et ténébreux (les gargouilles aveugles, muettes et stupides dont Nyarlathotep est l'âme).
(H.P. Lovecraft, Nyarlathotep)







08 août 2014

A letter to three wives - Joseph L. Mankiewicz

Fin des années 40. Une petite ville bourgeoise près de New York. Trois femmes, trois amies, embarquent pour une excursion avec une foule d'enfants. Juste avant de monter sur le bateau arrive une lettre d'Addie Ross, leur "amie"... qui leur explique qu'elle quitte la ville, avec l'un de leurs maris.
L'histoire se construit alors sur une série de trois flashbacks, présentant la vie conjugale de chacune des trois amies. La fille de paysan devenue infirmière pendant la guerre, ayant épousé un officier mais complexant sur son origine sociale. Celle qui vient d'un bon milieu et a épousé un professeur de lettres, et qui gagne la vie de la famille en écrivant des romances radio. Enfin, la belle immigrée qui épouse le grand chef d'entreprise local...


A letter to three wives est une comédie de mariage, douce-amère, à la mécanique scénaristique impeccable, aux dialogues superbes, reposant, à travers le personnage d'Addie Ross, sur une mise en abyme amusante. Les personnages sont tous justes, bien campés, très bien joués, avec une attention particulière portée aux seconds rôles, tous très justes.



Mais le film ne serait qu'une distraction de plus sans le regard d'une incroyable délicatesse posé par Mankiewicz sur ces personnages, ces actrices, ces femmes, toutes trois portant leurs forces et leurs fêlures, et forcées de se révéler à elles-mêmes.


06 août 2014

Jimmy's hall -- Ken Loach

Ken Loach est un vieux marxos idéaliste et ça se voit. Si ce détail vous dérange, n'allez pas voir ce film et cessez de lire ce compte-rendu. 
Bien, c'est admis.



Nous avons donc Jimmy Gralton, qui rentre en Irlande dans les années 30 après une dizaine d'années d'exil. Il rentre voir sa vieille mère, qui habite dans un coin de la vieille Irlande où il y a des masures de pierre, des collines, des nuages gris, de la pluie, de la tourbe. La vraie Irlande, quoi, celle des types pauvres et rugueux qui triment dur dans un monde difficile.
De son exil New-Yorkais, Jimmy ramène des disques de jazz, une robe pour son ex-fiancée qui s'est mariée avec un autre, et un paquet de souvenirs.
Ce film raconte comment Gralton rouvre son dancing (le hall du titre), où l'on s'amuse, on joue de la musique, on prend des cours de dessin, on lit de la poésie... Une maison de bois, collective, où l'on prend du bon temps. Ce qui ne plaît ni aux grands propriétaires terriens, ni au curé, le père Sheridan, qui entend bien maintenir sa paroisse dans le droit chemin.

Le film est attachant, opposant face à l'autorité et à l'oppression un type qui aimerait que ses contemporains soient libres, généreux et heureux. Tout le monde accuse Gralton d'être un coco, et il l'est, mais jamais on ne le voit sortir de prechi-precha marxiste. La libération du peuple, il la cherche par le plaisir et le bonheur. 



Le récit est plutôt bien mené, Jimmy est élégamment campé par un acteur qui a du style, le père Sheridan, dans son outrance, est réussi, et il y a de belles scènes où l'on voit comment le conformisme social peut tomber comme une enclume sur la tête des familles (la lecture des noms à l'église, waow...). Maintenant, il est assez drôle de voir un récit mettant l'Eglise dans un rôle d'opposant, nous servir une hagiographie. Jimmy n'a aucun défaut: il ne boit pas, ne se met pas en colère, ne commet pas l'adultère. Heureusement pour lui, le supplice est remplacé par une course en vélo...



05 août 2014

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – quatrième partie



Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend nombre de spoilers. 
L'ensemble des billets de blog consacrés à la campagne des masques de Nyarlathotep peut-être retrouvée sous ce libellé : masques.


Dans ces épisodes, nous nous sommes beaucoup éloignés de la trame de la campagne, telle que décrite dans les livrets, pour approcher quelque chose de plus personnel. C’est là un des plaisirs du jeu de rôle. 

Nous étions donc à la fin de l’épisode égyptien. A l’automne 1925, Jonas retrouve Rebecca à New York, chez Ms Carlyle. L’ennemi paraît plus puissant que jamais et continuer la lutte nécessite des ressources intérieures que nos héros ne se sentent pas tous capables de mobiliser. 

Erica Carlyle, toujours phobique de tout ce qui est « égyptien », vit entourée de gardes du corps qui la protègent des fous et des rêveurs, de tous ceux qui voient en elle la fiancée du messager. 

Jonas et Rebecca se fiancent. Plus d’aventures lointaines, ils travaillent maintenant à l’exploration de la connaissance. Jonas, avec l’aide du mathématicien Priam Koenig (un vieil ami très proche d’Erica) entreprend la modélisation de ses éléments de psychophysique, une nouvelle compréhension de la nature des relations de l’espace et du temps. La machine terminée est très proche dans son esprit… comme si la machine, elle-même, guidait à sa propre fabrication. Les fiancés louent un appartement à Arkham et intriguent dans les milieux universitaires pour approcher certains vieux professeurs malades et certains manuscrits de démonologie médiévale… Jonas comprend que certains des concepts qu’il approche par son travail l’ont déjà été par des savants plus anciens et que cette « grille » d’échos traversant l’espace et le temps a été nommée par certains Yog-Sothoth. 


Rebecca pendant ce temps, outre la retranscription des notes de son futur mari, travaille sur les propres souvenirs de son expérience égyptienne par des techniques de régression hypnotiques. Elle en sortira, au bout de plusieurs années, des éléments troublants. 

De Sam Lipsky, resté en Egypte, aucune nouvelle ne parvient avant la fin du printemps 1926. 

Le lieutenant de police Martin Poole, de son côté, développe une sensibilité particulière aux influences de l’autre, celui dont on ne veut pas prononcer le nom. Il identifie son influence dans tous les cercles de la société, des plus populaires aux plus élitistes. Il suffit de savoir lire les journaux… et de voir les échos. 

Dans le secret de leurs travaux Jonas et Priam finissent la machine, objet sphérique d’un ou deux pieds de diamètre, fait de courbes d’or étrangement assemblées, reliée à un système de contrôle électromagnétique sophistiqué. Ce que tous ignorent, c’est que Jonas n’a en fait pas besoin du reflet physique de la machine. La machine existe, présente à son esprit, et cela suffit à la rendre utilisable par lui pour projeter son esprit – ou celui d’un autre, en certains points de l’espace et du temps… 

Sam fait alors parvenir un télégramme mystérieux, laissant entendre qu’il se trouve au Kenya. Jonas ne veut pourtant plus partir, la quête folle de Sam Lipsky pour venger la mémoire de son père (rappelons qu’il est le fils d’Elias Jackson) et lutter contre les monstres n’est pas la sienne. Jack Brady, lui, est prêt à se rendre au Kenya, et il demande une nouvelle fois de l’argent à Ms Carlyle pour un voyage dangereux. Cette fois, il n’en reviendra pas. 

Afin de savoir ce qu’il en est, Jonas utilise la machine pour se rendre au Kenya et retrouver Sam. La colonie britannique est en proie à une rébellion indigène qui la met à feu et à sang, dont l’inspiration proviendrait la région des Nandi, autour d’une certaine montagne du vent noir (là-même où les corps des membres de l’expédition Carlyle ont été retrouvés). Jonas, là-bas, prenant le temps de quelques heures le corps d’un colon allemand, reprend contact avec Sam Lipsky, devenu un homme à tout faire musulman (il s’est converti à l’islam lors de son séjour prolongé en Egypte, pour des raisons sentimentales notamment). Sam a remonté certaines ramifications de l’organisation de Shakti jusqu’au Kenya et il espère abattre là-bas certains éléments du culte. Il est triste d’apprendre que Jonas ne se joindra pas à lui. Sam attend l’arrivée de Brady, de son argent et ses armes, pour accompagner une expédition militaire britannique jusqu’au cœur de la rébellion… 

Pour Jonas, c’en est trop. Le combat est trop lourd, l’ennemi est partout. De son séjour chez Shakti, Jonas a compris la véritable nature de l’adversaire. Là où certains (comme Elias Jackson et Sam Lipsky, à leur façon) y voient une manifestation du diable, de Lucifer, Jonas perçoit un être immense, multidimensionnel, qui a par hasard ou malchance, glissé une extrémité de sa présence dans notre monde. Son influence inhumaine pèse sur les psychés, les déforme, les impacte partout sur la Terre. Jonas et Rebecca sont trop seuls pour les influencer, leur combat est vain. La rédaction de ses éléments de psychophysique, volontairement cryptiques (comprendre : perte de 1D3 SAN pour qui parvient à le lire), ne peut être qu’une participation infime à ce combat. Jonas espère contre toute raison que d’autres, un jour, le rejoindront. Lui seul (ou avec Sam) ne peuvent rien espérer. 


Durant ce printemps 1926, ce récit est secoué par plusieurs bouleversements. Par surprise, sans attendre aucune nouvelle de Sam ni de personne, sans prévenir quiconque (apparemment), Jonas et Rebecca disparaissent des Etats-Unis. Ils ne sont pas encore mariés, Rebecca est enceinte, mais personne ne le sait. 

Par ailleurs, songeant à perpétuation de sa fortune et à rassurer ses actionnaires, Erica Carlyle décide de se marier. La Sainte Voyante des Contrées du Rêve, la Sybille aux yeux peints de Sonja Ericksen (la poétesse new-yorkaise, et sa maîtresse d'alors), la fiancée du messager se choisit un mari. Ce ne sera aucune de ses fréquentations habituelles de la jet-set de la côte Est, mais plutôt un homme en qui elle a confiance, vieil ami d’études et compagnon de randonnées en montagne, ce bon vieux Priam Koenig. Qui n’est pas le moins surpris de cette décision. 

Jonas avait recommandé à Priam de démonter la machine. Priam n’en fait rien et se contente de la boucler dans le coffre du manoir Carlyle. 

Une dernière chose… Juste avant de quitter les Etats-Unis pour ce qui sera son dernier voyage, Jack Brady a confié à Erica Carlyle un secret. Randolph Carter… clinique du docteur Greene… Hong-Kong. 

Qu’est devenu Sam Lipsky ? Comment va réagir l’adversaire ? A quoi rêve le fou aux mains vides enfermé dans la clinique du docteur Greene, en Chine ? 

La suite au prochain épisode !