15 mai 2019

Jaws – Steven Spielberg

Celui-là, nous l'avons regardé à deux avec Marguerite, dix ans et demi. Elle avait beaucoup aimé Jurassic Park et n'avait pas peur de regarder un film qui fait peur.
Alors elle a découvert les plages d'Amity, le chef Brody, le maire qui veut garder les plages ouvertes, la musique qui prévient quand quelque chose de terrible va se passer et le monstre qu'on ne voit réellement qu'au bout d'une heure de film. J'avais oublié combien les acteurs étaient bons, notamment Robert Shaw (dont Marguerite a dé-tes-té le personnage), mais je me rappelais combien c'était bien filmé, par ce jeune réalisateur, là, Steven truc. Ce n'est pas le film préféré de Marguerite, mais elle a bien aimé, même si Jurassic Park fait plus peur.



Une remarque en passant, parce que c'est un détail auquel Marguerite est sensible (sans que ça lui gâche le plaisir) : le film ne passe pas le test de Bechdel, mais alors pas du tout. 

Autre point : on a lu que la scène d'intro de Quint (le pêcheur de requins déplaisant) aurait dû être dans un cinéma, en train de regarder le Moby Dick de John Huston, en rigolant (selon une version du scénario). Qu'une autre scène d'intro, filmée mais coupée, montre Quint en train de casser les pieds d'un gamin dans un magasin de musique. Et que finalement il apparaît, dans la salle de classe, faisant crisser un tableau noir. D'un point de vue scénaristique, ça montre l'importance de la manière dont on amène un personnage nouveau dans une histoire, et l'attention que Spielberg a porté à cet élément.



13 mai 2019

Le Christ s'est arrêté à Eboli – Carlo Levi


Il y a une quinzaine d’années, avec Cecci, nous avons suivi des cours d’italien à l'istituto italiano di cultura, à Paris. Lors d’un de ses cours, Sergio, le professeur, nous a fait lire un bref passage d’un texte littéraire décrivant une maison paysanne et les berceaux accrochés au plafond. Il a tenté de nous communiquer son enthousiasme pour Cristo si è fermato a Eboli, de Carlo Levi, et nous nous sommes dit que ça avait l’air bien, sans comprendre grand-chose à ce qu’il nous expliquait.
Puis nous avons recroisé ce roman au moment où nous jouions des histoires italiennes situées à la période fasciste, et avons eu envie de le lire. On a eu bien raison !

Carlo Levi, donc. Intellectuel bourgeois, aisé, médecin dilettante, artiste, opposant politique au fascisme et confinato : c’est à dire envoyé en exil loin de Turin, à l’autre bout de l’Italie, à Aliano, en Lucanie (Basilicate), dans un coin horriblement isolé et pauvre. 
Levi, qui n’était pas de ce monde-là, a vécu quelques années dans ces pays abandonnés de tous, que les gouvernements successifs, sans doute depuis le temps des Romains, oppriment, exploitent, sans jamais les aider.
La confrontation avec un pays étranger, pauvre et sans paroles ni écrits, est être un classique pour les écrivains, de quoi écrire des paroles fortes et authentiques, avec du vrai pour pas cher. La littérature française contemporaine regorge de ce genre de bouquins, et le livre de Carlo Levi en est un. Mais celui-ci est un chef d’oeuvre.

Le Christ… est à la fois un récit chronologique et une série de récits sur Aliano et sa région. On y parle de la culture horriblement difficile de la terre, des enfants malades du paludisme (visions d'horreur), des Italiens émigrés aux Etats-Unis (et revenus avec la crise économique), des brigands légendaires, des rassemblements fascistes à la spontanéité forcée sur la place du village, des vivants, des morts, de la sorcellerie, des êtres magiques, des animaux (chiens, chèvres, mouches, moustiques…), du sexe, de l’extraordinaire prêche de Noël de Don Traiella dans son église habituellement vide. Tout prend vie, comme un monde fantastique, imaginaire, d’une terrible cruauté, plein de visions d’horreur et de surprenantes merveilles. La Lucanie prend sa place dans le grand flux du temps, le fascisme n’est qu’une oppression de plus, elle finira un jour.
Levi est présent dans le livre sans l’envahir, chaleureux mais distant, médecin qui n’a pas envie de soigner, témoin pensif, très bon romancier.

Ce village fantastique, horrible et dur, m’a fait penser à un prélude aux Saisons. Est-ce que Maurice Pons a lu Carlo Levi ?

Ce roman nous a enchanté, il multiplie les scènes puissantes et enchanteresses, très fortes, très bien écrites. La procession de Noël, la grotte avec ses êtres surnaturels, la présence du chien Barone, les chansons lancinantes des enfants, les cavalcades dans la nuit pour aller soigner des malades pour qui on ne peut plus rien faire… 
Un roman merveilleux.


11 mai 2019

Je suis Providence – S.T. Joshi

Comme tout lecteur amateur de l’oeuvre de HP Lovecraft et curieux des publications dans le domaine, j’ai entendu parler de la biographie de référence écrite par S.T. Joshi, Je suis Providence. La récente traduction en français via un crowdfunding, belle initiative, m’a permis de m’y lancer.
A vrai dire, je l’ai d’abord achetée sans avoir d’intention de la lire, essentiellement pour le plaisir de posséder un ouvrage de référence. Puis je l’ai feuilletée, ai parcouru les premiers chapitres et ai fini par la lire en entier, à ma grande surprise.
Cette bio est un monstre et le témoignage d’une obsession, fascinante à sa manière. S.T. Joshi a étudié la vie et l’oeuvre de Lovecraft de manière austère et exhaustive. Il en a tiré ce gros bouquin qui se veut  une forme de somme définitive. Le livre explore la vie personnelle et familiale (notamment son mariage) de H.P. Lovecraft. Il s’intéresse à tous ses écrits, en commençant par ses récits enfantins, ses publications amateur à l’âge de dix ans autour des mythes grecs, ses journaux d’astronomie ou de chimie (matières qui le passionnaient), ses essais historiques, ses récits de voyage, sa poésie, et bien sûr sa fiction fantastique. On découvrira dans le livre le milieu du journalisme amateur, ses conflits associatifs, ses disputes, ses admirations mutuelles, dans lequel Lovecraft était très investi. Tout comme dans un certain milieu de ce qui ne s’appelait pas encore le « fandom », autour de la littérature fantastique. On explorera aussi les idées politiques de Lovecraft, passé du conservatisme figé à une forme de socialisme fasciste (sic), son athéisme, son rationalisme, ses conceptions économiques, et bien sûr son horrible racisme.
Le livre a une écriture sèche, rationnelle, basée sur des faits, correspondant bien à son sujet. La vie de Lovecraft est plutôt bien connue puisque nous possédons une part importante de sa monstrueuse correspondance dans laquelle le « Grand-Papa Theobald », comme il se surnommait parfois lui-même, évoque ses sujets fétiches, chronique ses déplacements, ses rencontres, construit des projets, rêve…

Lovecraft m’est apparu comme un drôle de type, un « aristocrate » en décadence sociale, issu du meilleur milieu yankee de la petite ville conservatrice de Providence, qui se voyait comme un « gentleman du XVIIIème siècle », avec ses valeurs guindées, anglaises, façonné par une très forte influence familiale. Mais surtout Lovecraft était un inadapté complet à son époque, en tous cas à la société capitaliste et travailleuse des Etats-Unis du début du XXème siècle. Il aimait lire, écrire, se passionnait pour toutes sortes de sujets et prenait un temps fou à écrire des courriers et des essais destinés à des cercles minuscules. Le portrait est en fait assez familier : s’il avait vécu de nos jours, on l’aurait qualifié de geek ou de nerd, passant son temps à causer avec ses nombreux amis d’Internet à qui il est allé rendre des visites IRL dès qu’il a pu. Il apparaît aussi avoir été un excellent ami, généreux de son temps et de ses efforts (de son argent s’il avait pu…), ne laissant jamais une lettre sans réponse parce que cela aurait manqué de savoir vivre. 
Son œuvre est à la fois importante et anecdotique. Il a écrit assez peu, en définitive, même si ce qu’il a fait a été en général très bien fait. Il écrivait pour lui, selon ses valeurs, sans chercher à plaire aux éditeurs ni aux lecteurs, prenant ce travail au sérieux mais s’en moquant souvent.
Il a vécu sobrement, mangeant peu et mal, s’intéressant peu aux femmes mais les traitant comme des égales. Un type un peu bizarre, mais gentil, et doué à sa façon. Je remercie cet autre geek obsessionnel qu’est S.T. Joshi de me l’avoir fait découvrir et mieux connaître.

Les écrivains qu’on pratique beaucoup deviennent des proches, des familiers, et occupent une place particulière dans notre cœur. On tisse avec eux des liens humains, à travers le temps et l’espace. On les retrouve dans leur œuvre, en relisant leurs histoires, comme on discute avec de vieux copains.

Je suis Providence est un bon livre, qui, tout en gardant intact l’émerveillement que son œuvre me procure, m’a permis de passer un peu plus de temps avec Lovecraft, un homme que j’aime bien, malgré ses défauts.
Peut-être qu'en ce moment, j'aimerais un peu vivre comme il a vécu : écrire du courrier, voyager un peu, lire beaucoup, être un bon ami et, de temps en temps, comme une distraction personnelle et un peu secrète, essayer d'écrire une bonne histoire.


[Edit] Une excellente lecture du même livre chez l'ami Nebal. @Nebal : je t'aurais bien vu dans les années 1930 faisant partie du cercle de correspondants du Grand Papa Theobald.

08 mai 2019

The Wild Bunch – Sam Peckinpah

Ce film a été vu dans le cadre d’un cycle domestique informel « faisons-nous une culture western ».
Ca commence par une bande de braves soldats qui arrivent en ville. Ils sont virils et bien rasés. La ville est calme et tranquille. Des sales types les attendent sur le toit, en embuscade.
Puis les soldats entrent dans la banque et… ces braves types sont en fait des bandits ! Et les sales types des chasseurs de primes ! Et après ça, ça défourraile à tout-va pendant quinze minutes, on ne sait pas qui sont les gentils ni les méchants, des innocents meurent, le combat est super sale et même un gentil spectateur blasé comme moi commence à se sentir un peu mal devant tant de sang et de violence. 

Suit un film étonnant, une course-poursuite entre des bandits durs en affaire et des chasseurs de primes pas meilleurs qu’eux. L’écoeurement passe, on en vient à s’attacher à ces humains pas recommandables, aux paysages qui traversent, aux enfants et aux femmes qui les observent. Peckinpah film les visages, les silences, les suspensions, entre deux explosions de violence. Ça se terminera mal, certains essaieront de bien faire et mourront, d’autres se planqueront et s’en tireront. Les scènes d’action sont longues et produisent parfois de très belles images, d’un spectaculaire parfois dantesque. 

Un films d’Hommes (avec des grosses voix, des dents gâtées et des odeurs de slips sales) mais qui s’attarde à montrer les femmes et les enfants voyant défiler (et devenant victime de) toutes ces violences. Les acteurs sont formidables (et pas glamour), les personnages excellents.

Un drôle d’alcool à boire. Une fois les premiers goûts passés, j’ai aimé.


Ici, une intéressante chronique de Roger Ebert qui a vu le film à sa sortie.

06 mai 2019

Harry Potter et la coupe de feu #1 – J.K. Rowling

Suite de mon exploration de Poudlard, source inépuisable de conversations amusantes à la maison ou sur le chemin de l’école. Je n’ai pas encore fini de le lire (ou plutôt de l’écouter - j’ai choisi la version audio pour celui-là).
Je pourrai commencer la chronique de la même façon que la précédente: cette 4ème année à Poudlard va mal se passer. Voldemort est en maraude, Harry grandit et devient un peu con, le nouveau prof de défense contre les forces du mal est pittoresque. Business as usual. 
 
 

J’ai l’impression toutefois que ce tome 4 marque un tournant, puisqu’il est aussi long que les deux précédents cumulés. On quitte le récit relativement ramassé pour un roman qui nous permet de passer du temps dans le monde des sorciers, racontant toutes sortes d’épisodes (la coupe du monde, la lutte d’Hermione pour La Défense des elfes de maison, les fâcheries de Harry avec ses amis) qui sont, au mieux, amusants, au pire ennuyeux.
Comme le monde des sorciers ne m’intéresse pas tant que ça, je m’ennuie beaucoup. Je me demande si J.K. Rowling avait commencé à avoir du succès quand elle a proposé ce livre à son éditeur. Si c’est le cas, on voit bien que ce dernier n’a pas osé lui demander de faire des coupes. En même temps, j’imagine que ce temps passé dans Poudlard et dans ses alentours propose aux lecteurs fans un espace heureux et confortable. S’il y a des lecteurs fans dans le public, qu’en dites-vous ?

05 mai 2019

Vaiana, la légende du bout du monde – Ron Clements, John Musker

Nous avons regardé en famille ce « classique Disney » et avons passé un plutôt bon moment. C’est du travail de pro, lisse et bien fait, rien à dire. J’en ressors toutefois avec le sentiment d’avoir vu un film marquant la fin d’un monde.
Certes, certains détails sont bien de notre époque : l’héroïne est une femme forte, la nature est omniprésente et le discours « écologique », le personnage masculin n’a pas une silhouette stéréotypée (il est gros, et fort, et cool) et tout ça n’est pas désagréable. 

J’ai eu toutefois en le voyant l’impression d’être plongé dans une millième déclinaison du monomythe et, pire encore, que les auteurs en étaient conscients et faisaient des clins d’oeil au spectateur conscient. Le schéma de l’histoire est réduit au plus simple (départ/refus du départ, épreuves - le dieu sur la plage, le crabe géant, le monstre de feu, confrontation, retour à la maison), sans quasiment aucune justification narrative : par exemple l’héroïne part n’importe où sur l’océan et tombe sur Maui.
Et pour bien marquer qu’on n’est pas dupe, la suite est une série de dialogues blagués avec plein de vannes entre notre jeune fille sérieuse et Mr Joker (Maui) qui lit l’histoire au second degré, commente le concept de la « princesse avec animal de compagnie débile », prévient quand les chansons vont arriver ou quand elle va lui tenir le discours poignant qui va le faire changer d’avis. (Et oui, il change d’avis. Et oui, il y a des chansons, qui sont carrément bof)
A ce point de méta, j’ai eu le sentiment que le monomythe/broadway que Disney sert depuis La Belle et la Bête était en état de mort clinique.




Le film pour enfants à grand spectacle produit maintenant d’autre choses, soit graphiquement (Kubo et les deux ficelles ou les Indestructibles 2, vu l’été dernier et que j’ai oublié de chroniquer et qui maniait le discours méta bien plus habilement, quittant le monomythe pour le remplacer par la comédie d’action familiale), sans parler des chefs d’oeuvres japonais. 

D’ailleurs, ce propos, le discours écologique montrant la nature/la mort de la nature/la renaissance par le pouvoir de la déesse de la fertilité est d’une incroyable lourdeur quand on le compare à la figure du Grand Cerf dans Princess Mononoké. Le scénario de Vaiana ne fait que transposer le schéma Bien/Mal sur Nature/Pollution, là où Miyazaki est bien plus subtil. Le film est incapable d’assumer le fait que la déesse de la fertilité reste porteuse de mort.

17 avril 2019

Blow out – Brian de Palma

Dans ce thriller de Brian De Palma, un preneur de son pour film d'horreur venu faire une collection de bruits d'ambiance en pleine nuit est témoin d'un meurtre. C'est évidemment une référence explicite au Blow up d'Antonioni. Le personnage de Travolta est très bien et tout ce qui relève du jeu sur le son (le moment où le héros, jouant avec micro de mémoire, reconstitue les évènements, la reconstitution de ses gestes professionnels) et sur le cinéma (la séquence filmée à partir de photos de paparazzi) est très cool. Le film est excitant et vertigineux pendant environ les trois quarts de sa durée, puis il se perd dans une scène finale filandreuse et d'un mauvais goût époustouflant. Pas grave en soi, il suffit de la couper mentalement, mais ça fait retomber le film au rang d'une série B. réussie.