21 octobre 2019

Campana – Cirque Trottola à Vidy



On ne va plus tellement à Vidy pour plein de raisons, entre leur programmation bofbof (nos deux dernières sorties y étaient très moyennes, l'une d'elles chroniquée ici fut un franc désastre) et notre rythme de vie.
Campana, c'est un spectacle de cirque, avec deux artistes sur scène pendant deux heures. C'est du nouveau cirque, narratif, qui casse un peu les oreilles et griffe parfois les yeux. J'ai eu un peu de mal au début quand la musique déglingue a commencé et que les personnages sont arrivés en braillant, puis, peu à peu on accroche, on se prend aux jeux multiples montés par ces deux artistes, le grand Bonaventure et la petite Titoune. Jeux de lancers, jeux de portés, acrobaties sur une échelle, trapèze volant juste au-dessus des spectateurs en costume de chat... Jeux de clowns cruels, jusqu'à la compréhension progressive de ce qui se joue dans le spectacle, de l'endroit d'où sortent les personnages, de ce qu'ils fabriquent...
Contrairement à Knie, on verra un éléphant, un géant barbu poursuivant le temps, un clodo qui s'en prend à un plus petit que lui (tout petit Rififi)... 
Ce Campana est tout le contraire de ce que je disais dans mon billet sur Knie il y a quelques semaines. Pas de corps scintillants, pas de voyeurisme, pas non plus le frisson et la peur du danger (même si les exploits sont là). Campana montre un cirque plus prolétaire, dont les personnages travaillent, manient le balais, les outils et même les grandes forges.
Les images produites sont magnifiques, encore amplifiées par le petit chapiteau. Je n'en ai pas trouvées beaucoup sur le réseau, car une partie de la grâce du spectacle repose sur la surprise et l'émerveillement.
Si ce très beau spectacle passe par chez vous, foncez le voir !
(leur tournée, ici)



Photos Cirque Trottola Campana 2018 (c) Philippe Laurençon

14 octobre 2019

Le fabuleux destin d'Amélie Poulain - Jean-Pierre Jeunet

On a regardé avec les enfants ce film-bonbon, pas revu depuis sa sortie. Elles l'ont suivi avec plaisir, ont trouvé l'histoire intéressante et amusante et ont même eu peur qu'il arrive malheur au nain de jardin. 
J'avais oublié la variété du casting et la qualité des seconds rôles (un des charmes du cinéma français traditionnel). L'univers graphique est vraiment très beau, avec sa construction d'une ville de Paris fantasmée. On a du expliquer les photomatons, les pièces de cinq francs et les cabines téléphoniques.



08 octobre 2019

Knie 2019 - Le centenaire

Le "cirque national suisse" Knie (mais au fait, qui lui a décerné ce titre ?) fête ses cent ans en fanfare avec un très beau spectacle que nous sommes allés voir dans un chapiteau plein.
Commençons par évacuer ce qui ne nous a pas plu : les laborieux sketches de Kucholl et Veillon, humoristes de l'étape pour la partie romande de la tournée. Si le tout premier sketch n'était pas mal (les deux Suisses-Allemands apprenant au public à être "de qualité"), les suivants (le policier, puis l'assisté social) servaient la soupe aux bourgeois (majoritaires dans le public, vu le prix des places) et participaient surtout à construire ce déplaisant sentiment identitaire "on est bien entre nous" des Romands, et ce malgré quelques idées qui auraient mérité mieux.

J'ai pour ma part plutôt aimé les numéros de clowns, notamment celui du "dressage d'enfants" de Davis Vassalo et Francesco Fratellini, dont j'ai aimé le côté (gentiment) méchant. Cecci y a vu une pique contre les défenseurs des animaux et la réduction des numéros de dressage, c'est peut-être vrai et nos enfants ne l'ont pas aimé.

Pour le reste, cent ans oblige, ça dégoulinait d'hommage à la famille, photos en noir et blanc, tradition nationale, "on n'a plus le droit de montrer nos éléphants", "nous sommes votre cirque", costumes en rouge et blanc (et je ne pense pas que c'étaient les couleurs de la Pologne). Mais là où, dans le même registre, j'avais trouvé Gruss carrément rance, ça passait ici quand même, grâce à une mise en scène magnifique et des numéros de très haut niveau.

Le chapiteau sans piliers (il est suspendu à deux arches immenses) et les jeux de lumières étaient splendides, d'un niveau que je n'avais jamais vu.


La troupe de danseurs acrobates Bingo, qui fait l'ouverture du spectacle depuis des années, avec toujours la même efficacité énerigue.

Passons en revue les numéros (dans le désordre), en commençant par ceux de la famille Knie/Errani. Comme toujours, ils se sont chargés des numéros d'animaux : tout d'abord un beau numéro d'oiseaux (des perroquets) jouant sur les couleurs.Puis, et surtout, les numéros de chevaux. Celui de la toute jeune Chanel Knie, avec des poneys montés par des poupées, m'a procuré une impression de weird intéressante et sans doute pas voulue - les filles ne l'ont pas aimé, je les comprends, on aurait dit un essai de magie dans l'univers d'Unknown Armies.




La double poste hongroise d'Ivan Knie et Wioris Errani était splendide (superbes chevaux et beaux écuyers) mais le clou était le numéro de carousel de la première partie, avec trente chevaux sur la piste, qui m'a bouleversé comme rarement, un de mes plus beaux moments de cirque. C'est pour ces quelques secondes grâce, où les chevaux, l'écuyer, les lumières produisent des images merveilleuses que j'aime aller au cirque.




Toujours dans le registre "familial" Knie, nous avons eu droit en premier numéro aux fratelli Errani, qui ont présenté un beau numéro, d'icarisme. Une valeur sûre de Knie, par des artistes dont les numéros dégagent toujours une vraie joie.

Cette année, le spectacle était accompagnée d'une chanteuse (dont je ne connais pas le nom) façon diva pop qui assurait le numéro d'entrée, accompagnée par la troupe Bingo, donnant un ton romantique et classe à la représentation.

Les artistes invités étaient, plus encore que d'habitude, d'excellent niveau.


Anastasia Makeeva a donné un numéro d'acrobaties aériennes parfois effrayant, le seul qui m'ait fait vraiment peur, avec une suspension en grand écart entre deux rubans, à plus de sept mètres du sol. Brrr !

Une réflexion en passant : le cirque repose toujours sur l'exhibition et la mise en jeu de corps extraordinaires. Corps des chevaux, des bêtes, des hommes et des femmes. Des monstres, des corps parfois choquants dans leur étrangeté (contorsionnistes ou jongleurs, voir Klee plus bas) ou sexualisés car souvent dénudés, couverts de paillettes ou de lumière. Il y a une ligne délicate entre l'émerveillement et le voyeurisme, rendant certains spectacles de cirque assez sexistes, ce qui n'était plutôt pas le cas du spectacle de Knie cette année.


Nous avions déjà vu la troupe Sokolov il y a quelques années. Elle a repris le même type de numéro (en clôture du show) de bascule acrobatique avec échasses. De la bascule acrobatique avec échasses (vous pouvez souligner tous les mots), c'est une combinaison de malades, à apprécier avec roulements de tambours, pirouettes aériennes folles (avec échasses) et tonnerre d'applaudissements. 


Le jongleur-danseur ukrainien Viktor Kee a créé un personnage extraordinaire, une silhouette extra-terrestre (son costume était différent, meilleur que celui de la photo ci-dessus). La mise en scène lumières de son show était magnifiques, avec une pluie d'étoiles projetées sur son corps et autour de lui, donnant l'impression d'un personnage irréel et transparent. Il a commencé par danser avec une boule lumineuse (ondulations et jeux d'immobilités) avant de recevoir du ciel ses balles de jonglage, de une à cinq. Un numéro de très grande classe.



Golden dreams est un duo italo-espagnol (nous les avions déjà vus aussi, l'an dernier je crois) qui présente le numéro qui pourrait être le plus bad-taste du monde. Un type sculptural façon gladiateur de film des années 70. Une femme musclée genre body building. Les deux sont peints en or et paillettes et font un numéro sur musique du style Hans Zimmer pour Gladiator. Et c'est super bien, notamment parce qu'ils savent jouer du côté statue antique, posée. Ces deux là font du tissu aérien au ralenti, ce qui nécessite une force et une maîtrise particulières. Et c'est très beau.

Ces deux costauds roumains forment le duo Ballance et mon numéro favori du spectacle de cette année. C'est un numéro de portés (j'explique simplement : le costaud 1 - 90 kilos au moins est porté par le costaud 2 - 100 kilos de muscles pendant tout le numéro). N'allez pas regarder la vidéo qu'on trouve sur youtube (le cirque ne rend rien en vidéo, on perd toute la beauté, ne reste que des images crues et froides), croyez-moi simplement : voir ces deux hommes, l'un portant l'autre, bouger avec force et lenteur dans des rayons de lumière bleue, m'a procuré une immense émotion.



Le spectacle de cette année était une grande réussite, dans le registre de cirque de Knie, je le recommande vivement. 

Merci au service média du cirque pour les photos.




07 octobre 2019

La grande illusion -- Jean Renoir

Encore un classique que je n'avais jamais vu. Un classique pour une bonne raison : c'est un film magnifique. Très écrit, monté avec un bel équilibre. Un film de guerre, de prisonniers et d'évasion, qui présente des personnages tentant d'agir humainement dans des situations qui devraient les pousser à se déchirer. L'image est superbe, la musique toujours présente à bon escient, et les acteurs sont formidables. Pierre Fresnay en aristo (que j'avais découvert dans l'assassin habite au 21), Gabin en "français moyen", Von Stroheim en noble allemand torturé (si ce que j'ai lu sur le film est vrai, Renoir l'aurait quand même un peu empêché d'en rajouter sur le dark-gothique du personnage).
L'évolution du récit m'a tout le temps surpris, ce qui est rare. J'ai été très touché par les personnages, le traitement des questions politiques (l'Europe, l'antisémitisme, la fraternité...), dans un récit formellement parfait.











01 octobre 2019

Hidden figures – Theodore Melfi

Ce feel-good movie met en scène Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson, trois femmes afro-américaines, douées pour les mathématiques et les sciences et ayant chacune participé à sa manière aux premières étapes de la conquête spatiale.
Le film porte un discours simple, montre le racisme, les discriminations, mais aussi la joie et l’exaltation de participer à une aventure aussi extraordinaire. Il donne aussi une idée de ce qu’à pu être le calcul du temps d’avant les ordinateurs.

Dans ce thread twitter très détaillé, Florence Porcel (qui apprécie le film) détailles les nombreux écarts entre la fiction et la réalité. C’est intéressant à lire pour enrichir sa connaissance de l’époque (par exemple, Katherine Johnson n’a jamais été vraiment victime de racisme).

On a regardé le film avec Rosa, Marguerite et leurs copines et elles l'ont trouvé intéressant.



30 septembre 2019

Cléo de 5 à 7 – Agnès Varda

Nous n’avions jamais vu de film d’Agnès Varda.
Dans celui-ci, on suit en quasi temps réel Florence, dite « Cléo », la vingtaine, starlette de la chanson yéyé, à travers Paris entre cinq heures et sept heures, le 21 juin 1961.
Cléo est angoissée, elle attend le résultat d’un examen médical qui peut faire basculer sa vie. Cléo a peur de la mort.
On va la suivre dans les rues de Paris, chercher du réconfort auprès d'amis plus ou moins solides et fiables. Dialogues naturalistes, chansons, DS, clopes, drague à l’ancienne (« alors, on se promène ? », « vous habitez chez vos parents? »), Cléo a tout ce que je pourrais détester dans un film français/parisien, mais est en vérité un excellent film, magnifiquement tourné, monté, joué, intelligent et subtil de bout en bout. Un des plus beaux films de femme sur les femmes que j’aie jamais vu, précis, doux et fragile. Une merveille de pur cinéma.








28 septembre 2019

Drôle de jeu – Roger Vailland


Je suis dans une période résistance/seconde guerre mondiale, et drôle de jeu est un drôle de livre pile dans la cible. Vailland a écrit ce roman, nourri de souvenirs de résistance, pendant les années 44 et 45 et l’a publié juste après la guerre. C’est un roman français, mettant en scène un journaliste parisien la quarantaine, pas mal porté sur les femmes (et la drogue, et plein d’autres choses), qui bosse trop, fait la fête et et drague une étudiante qui a vingt ans de moins que lui. Le tout bien écrit et plein de traits d’esprit.
On dirait donc que ça ressemble à une sorte de roman parisien caricatural, et c’est assez vrai. Sauf que le boulot du héros, Lamballe, est de coordonner des réseaux de résistance, qu’il mène une vie clandestine, qu’il travaille à essayer de faire libérer un opérateur radio… et que le tout est un véritable roman (l’histoire a la construction et les enjeux d’une fiction), avec un début, un milieu et une fin. Vailland y parle de la résistance avec une très grande liberté de ton, sans la sanctifier ni la diaboliser. La résistance, l’animation de réseaux, le financement de complices, la manipulation de fonctionnaires ou d’agents d cela SNCF, tout ça est un métier, avec ses routines et ses dangers, le tout très bien rendu. Bien sûr une partie des éléments sont vrais (je soupçonne que les portraits sont tracés d’après nature, pour la plupart), mais, en tant que roman, drôle de jeu est sans doute une des sources les plus vraies pour savoir ce que vivait un cadre de la résistance à Paris.

D’ailleurs, Daniel Cordier (le secrétaire de Jean Moulin) a choisi de publier ses mémoires sous le titre Alias Caracalla. Caracalla n’était pas son pseudo dans la résistance : c’est le pseudo que Vailland lui a inventé dans drôle de jeu !