30 août 2020

Bienvenue à Sturkeyville - Bob Leman

 

Dans le monde de l'édition, il y a les grosses maisons et les petites. Les éditions Scylla sont de ce dernier côté du spectre. Et dans les petites maisons d'éditions, il y a les amateurs enthousiastes et les professionnels. Les éditions Scylla sont aussi de ce dernier côté du spectre.

Leurs livres sont beaux, tiennent bien en main et, mieux que tout, ils contiennent des textes intéressants. Bienvenue à Sturkeyville ne fait pas exception à la règle.

Il s'agit d'un recueil de six nouvelles d'un auteur peu prolifique, Bob Leman, prenant toutes places dans la même petite ville bizarre, quelque part de ce côté du 20ème siècle. Des gens, des familles consanguines et des monstres.

Chacune de ces histoires fait peur. Pas de l'angoisse cosmique, pas du grand-guignol, mais une catégorie spéciale de peur qui se niche là entre le malaise, le rire jaune et une forme de répulsion psychologique et physiologique. Je n'ai pas envie de les déflorer là, elles sont toutes bonnes et certaines sont excellentes (notamment la toute première, la Saison du ver). 

Lire bienvenue à Sturkeyville ressemble un peu à l'expérience de boire un bon whisky aux caractères affirmés. Ca brûle un peu, au début, mais les saveurs sont riches et à la fin, on en redemande.

24 août 2020

Les années – Annie Ernaux

J'ai découvert ce texte autobiographique à travers son adaptation radiophonique (merci à Titiou Lecoq de l'avoir recommandée). A partir de photographies, l'autrice raconte sa vie d'une manière impersonnelle, éclairant à travers elle même le temps qu'elle a traversé, de 1940, année de sa naissance, aux années 2000. Ce livre donne à voir et à sentir le temps, les changements d'époques, l'évolution des modes de pensée, de la vie matérielle, des discours que la famille porte sur eux. Il y est question d'une femme (toujours traitée en "elle", jamais en "je"), fille d'épiciers en Normandie, excellente élève, de ses rêves, de sa sexualité, de son mariage, de ses enfants, de son sentiment d'être une transfuge de classe, de son vieillissement. Annie Ernaux prête attention aux lieux, aux objets, aux sujets dont on parle durant les repas de famille, à la manière dont on évoque le passé, dont par exemple disparaît l'évocation de la seconde guerre mondiale et de ses privations. Elle construit un discours complexe sur la mémoire, le souvenir de soi, la prise de conscience du souvenir de soi...

Cela donne une image forte de ce que ça a été d'être une femme née pendant la guerre (la génération de mes parents) et de ce qu'a pu être une certaine France de la seconde moitié du 20ème siècle. C'est intelligent, conscient, écrit avec une grande précision et avec cette dose de narcissisme (même si dépersonnalisé) qui fait "littérature française".

Je n'ai pu m'empêcher de rapprocher ce court livre de l'énorme roman l'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante, qui est aussi le récit de femmes transfuges de classe et la chronique d'un pays des années 50 à nos jours. Là où le roman de Ferrante offre une matière romanesque riche et une puissante implication émotionnelle, le livre d'Annie Ernaux ressemble à une froide dissection du temps et du souvenir.

21 août 2020

L'armée des ombres – Jean-Pierre Melville

 Dans le cadre de l'exploration des fictions mettant en scène l'occupation, je me rends compte que j'ai oublié de parler de ce classique. Nous n'avions jamais vu de film de Melville, et nous avions manqué quelque chose.