30 mars 2017

Lord Peter et l'autre – Dorothy Sayers

Sous ce titre un peu bizarre se cache Murder must advertise, un autre excellent roman policier de la série des Lord Peter. Une nouvelle fois, Dorothy Sayers montre qu'elle ne suit aucune recette et que chaque roman est le fruit de contraintes et de questions originales. Dans celui-ci, nous commençons le récit dans une agence de publicité londonienne en 1935, pleine de rédacteurs et de dessinateurs qui produisent ces affiches, ces slogans, ces grands placards qui font (déjà !) vivre les journaux. Mrs Sayers a travaillé avec succès dans ce milieu et on sent bien que ce roman est un condensé de ses souvenirs et de ses remarques. Bavardages, petites jalousies, sorties corporate (comme on ne disait pas à l'époque), contraintes de délais... 
Débarque dans l'entreprise – dans la vie de l'auteure, en quelque sorte – un nouveau rédacteur léger, amusant, élégant, nommé Bredon, "l'autre" du titre français, "autre" dont on devinera sans peine la véritable identité même si très vite il semble mener une vie indépendante. Et pourquoi se serait-il fait embaucher dans le personnel ? Parce qu'un des rédacteurs a fait une chute mystérieuse dans l'escalier le plus raide...
Au-delà de l'amusante intrigue policière, au-delà des portraits une nouvelle fois très réussi, du groom aux secrétaires, des patrons aux employés, en passant par la belle et mystérieuse Diane de Plangy, au-delà encore du thème du double (puisque Lord Peter, en quelque sorte, se dédouble dans cette histoire), on là un passionnant roman se déroulant dans un monde professionnel tout à la fois proche et lointain, celui des pubeux de 1935. Ce thème de la publicité traverse tout le roman, le rendant étonnamment moderne.
Je crois que je l'ai déjà écrit, mais je le redis : vous pouvez lire les histoires de Lord Peter, elles sont toutes très bien.

27 mars 2017

Comment faire jouer le rejeton d'Azathoth ?

Dans la quête sans fin de bons scénarios à faire jouer (en jdr classique, pas en narrativo-vegan, merci), j'ai été orienté par l'excellent Nébal vers le Rejeton d'Azathoth.
Nous voici donc dans une nouvelle réédition Sans Détour d'un "classique" des années 80 de l'aventure lovecraftienne. Le livre est bien fait, bien présenté, les compléments historiques sont bien tournés, les photos plutôt très bien choisies, on se retrouve vite plongé dans l'ambiance des différents lieux de la campagne. Je ne vous résumerai pas le contenu du bouquin, l'ami Nébal le fait déjà d'une manière qui, je l'espère, vous donnera envie de faire jouer cette histoire.

Quelques questions d'ordre éditorial.
Si je suis globalement séduit par les productions de Sans Détour (malgré la terrifiante inflation de leurs prix 1/1D6 points de SAN perdus quand j'ai vu la dernière campagne de foulancement en cours), je reste curieux de savoir s'ils ont réellement fait jouer les campagnes qu'ils publient. Parce ce qu'en ce qui concerne le Rejeton, plusieurs points sautent aux yeux. Si l'esprit de la campagne, ses thématiques, ses décors, ses personnages sont séduisants, la présentation des évènements, des liens entre les morceaux me donnent l'impression de disposer d'un tas de noms, de jolies pièces de puzzle, sans vraiment de liens entre elles. Et si on peut pardonner ce manque de lien à Keith Herber (l'auteur original), je trouve dommage qu'une réédition digne de ce nom ne fasse pas un peu plus d'efforts pour guider les MJs sur comment faire jouer ce vieux machin.
Voici donc quelques éléments que j'aurais aimé trouver dans ce gros bouquin sympathique (je pourrais dire la même chose de presque n'importe quelle campagne publiée par SD.).
- une approche thématique pour donner une ambiance générale à la campagne.
- de multiples suggestions d'accroche des joueurs. Pas le "vous êtes le détective privé employé par le juge Braddock", mais plutôt des suggestions de liens forts entre les PJs et l'académie du mardi soir, par exemple.
- différentes propositions de manière de faire jouer l'histoire. Allez, en vrac : les PJs sont les enfants Baxter. Les PJs sont membres d'une société secrète liée à Eibon. Les PJs sont des agents du GPU. etc, etc. Baxter en chef de culte, Baxter en savant qui a regardé trop loin. Etc. etc.
- un travail sérieux pour lier le scénario de Saint Augustine avec le reste de la campagne.

Les approches de la campagne pourraient s'inspirer par exemple de celle-ci, lue sur Casus NO.

Une proposition pour faire jouer la campagne
Après réflexion, voici la manière dont j'aimerais aborder cette histoire. 
(si vous comptez jouer la campagne, ne lisez pas plus loin ! alerte aux SPOILERS !!)
La thématique de l'histoire est une fin du monde cosmique, avec un mystérieux bolide fonçant vers la Terre, des araignées géantes et des gens qui en deviennent fous. Là couche intéressante là-dessus est celle du rêve. Au fond, cette fin du monde est-elle réelle ? Est-elle le fruit de la folie de Philip Baxter et de ses copains ? Faire des PJs une bandes de tarés luttant contre une fin du monde que personne ne voit venir est une idée assez cool.
Je trouve par ailleurs que la figure de l'araignée comme symbole d'Azathoth, et le lien entre araignée et météore est assez naturel.


Enfin, le tout me semble tourner autour de la personnalité de Philip Baxter, un rêveur tout à fait lovecraftien.
Voici donc ma lecture de l'histoire.
Tout d'abord, je situe le récit en 1907, avec l'idée de faire une scène de fin en 1908 (en espérant surprendre les joueurs. Après tout, historiquement, en 1908 un énorme machin s'écrase au coeur de l'Asie...). Rien dans l'histoire ne la lie très fort aux années 20, on peut donc facilement la glisser 20 ans en arrière.
Philip Baxter n'est pas un archéologue, mais un ethnologue-anthropologiste (on disait comme ça, je crois), un peu voyageur et beaucoup scientifique en chambre. Un lecteur actif et ardent, brasseur d'idées, spécialisé dans les représentations du cosmos chez les peuples primitifs. Vers 1885, il publie Researches into Star Myths, son bouquin le plus connu.
Il a perdu son épouse très tôt et a veillé sur ses enfants, à l'exception du temps d'un long voyage en Russie, à Saint-Petersbourg, chez son correspondant, Dmitri Passelov. Le voyage aurait dû être le séjour d'un été, mais le professeur s'éprend de la volcanique Efraïma Nikolaievna Passelova, sœur du précédent, qu'il finit par épouser selon le rite orthodoxe. Le séjour tout comme le mariage durent trois ans et c'est finalement elle qui demande le divorce, laissant le pauvre Baxter, essoré et épuisé, retourner à Providence et rejoindre sa vie tranquille.
Vers 85, Baxter encore secoué se fait prescrire des narcotiques par son frère et travaille sur ses rêves. Il est dans un drôle d'état et, on ne sait comment, il trouve le chemin d'Ulthar. Là, le sage professeur vit une seconde vie sous les traits d'Exoumenos, le cavalier, toujours en quête d'Eulalia, l'astronome nomade, double onirique d'Efraïma mais aussi figure symbolique de la connaissance qui se dérobe. A Ulthar, dans la bibliothèque aux mille portes, Baxter découvre le livre d'Eibon qu'il étudie durant des années... et ne comprend qu'à moitié.
Du livre, il découvre l'existence de Nemesis, qu'il réinjecte dans ses propres recherches éveillées. Il publie des articles et des textes scientifiques montrant d'une manière totalement foireuses que l'astre tueur est présent dans nombre de visions cosmogoniques à travers le monde. Ses contemporains le critiquent (à raison: les lecteurs rationnels voient bien qu'il est quand même un peu barré), il s'isole un peu et avec un club de copains à lui (Wilson, Patterson et Passelov, venu aux US pour fuir la politique répressive du Tsar) ils discutent de sujets scientifico-esoriques puis fondent un observatoire dans le Montana qu'ils équipent de mystérieux "prismes" issus des travaux oniriques du professeur Baxter.
Pourquoi la graine tombe-t-elle justement par là ? Parce qu'avec leurs fichus travaux, Passelov & co finissent par "voir" Nemesis, et que si vous regardez l'étoile, l'étoile vous regarde. La "graine" est une manifestation de l'attention du monstre envers la Terre.
D'ailleurs, Baxter séjourne en Floride avec Colin vers 1902. Là, il se renseigne sur un astronome expulsé d'Espagne, un moine dévoyé, dom. José Marquez de Granada, qui avait lui aussi laissé des écrits astronomiques mentionnant Nemesis. Marquez, à bord du galion le Rosarion est parti à la recherche d'un météore (qu'il avait repéré... les étoiles vous regardent !) et qui est tombé dans l'océan. A moitié pour son propre intérêt, à moitié pour faire plaisir à son fils, Baxter finance des recherches qui n'aboutiront à rien avant 1907 et la découverte, via le père Jorge, de l'emplacement du Rosario (qui contient donc une autre "graine" - c'est peut-être l'effet des radiations qui a provoqué la perte du navire).
Via les rêves, le sorcier cannibale comprend que Baxter & co, en voulant étudier le phénomène, ne font que l'invoquer (sans doute est-il l'allié du Père Fantôme, un Picte serviteur d'Eibon). Agissant par magie, le sorcier tue Baxter, espérant qu'il n'est pas trop tard... Car Baxter et ses amis, ne comprenant pas le travail d'Eibon pour tenir le monstre à distance, provoquent la catastrophe qu'ils croient prévenir.
Et l'histoire commence.
Je compte bien sûr proposer à un des PJs d'être le fils/la fille russe de Baxter, qui débarque aux Etats-Unis pour rencontrer enfin son père et qui apprend sa mort alors qu'il/elle vient de poser le pied sur le sol américain.




09 mars 2017

Les mécanos de Vénus - Joe R. Lansdale

Au Texas, dans les années 90. Hap Collins est un ancien idéaliste des sixties, qui vit maintenant de petits boulots. Son meilleur pote Leonard Pine est un ancien du Vietnam, noir, homo, et élève des chiens derrière sa maison au bord de la rivière. Voilà que débarque Trudy, l'ex. de Hap, qui lui propose un plan compliqué où il s'agit de récupérer, pour la bonne cause, le butin d'un braquage au fond de la rivière, là-bas, dans les marécages. Hap embarque Leonard dans l'affaire... qui va bien sûr se révéler foireuse.
On aura donc des idéalistes qui ont vieilli, des baraques pourries, des vannes bien senties, des gangsters, des vannes marrantes, un paquet de pognon et des coups de feu (et des vannes). L'écriture (plutôt chouette) en plus, ce sera comme lire le compte-rendu d'une partie de Fiasco.
Derrière son scénario assez simple, le roman porte aussi toute une nostalgie des sixties, du temps qui passe et de la perte des idéaux. Pas un grand roman, mais on est content de passer un bon moment avec Hap et Leonard.

08 mars 2017

Concert Stravinsky, Gruber, Haydn à l'OCL

Weilerstein
Je ne chronique pas ici de concerts, principalement parce que nous en écoutons assez peu, mais aussi parce qu'il est difficile pour moi de parler de musique. 

Hier soir, nous sommes allés écouter l'orchestre de chambre de Lausanne, dirigé par Joshua Weilerstein. J'avais déjà eu l'occasion d'écouter un concerto pour piano de Schumann dirigé par le même et j'avais beaucoup aimé (la musique très étrange de Robert Schumann fait partie de nos plaisir secrets).
Weilerstein est un jeune chef d'orchestre, très expressif, amusant, qui parle au public et propose des œuvres intéressantes, s'efforçant notamment, à chaque concert, de faire jouer un compositeur vivant plutôt que de n'exécuter que des compositeurs morts.
L'OCL est un ensemble musical très sérieux et solide, avec un son et une qualité de jeu tout à fait remarquable. Tout était donc en place pour un bon concert, et nous n'avons pas été déçus.

Au programme : 
la suite Pulcinella, de Stravisnsky.
Avec Schumann, un de mes autres plaisirs secrets est de voir exécuter de la musique du début du XXème siècle, parce que les compositeurs de l'époque jouent souvent sur les ruptures et les surprises sonores et instrumentales (là, ça se voit que je n'y connais rien ?). Pulcinella est une reprise/variation/pastiche de sonates attribuées à Pergolesi, donc une sorte de reprise joyeuse et pleine de ruptures d'une forme de musique baroque. Ca paraît sophistiqué dit comme ça, mais c'est brillant, drôle et très stimulant à écouter. J'ai adoré.
Frankenstein !! de HK Gruber
Gruber est un compositeur/chansonnier autrichien contemporain. Cette pièce étrange, pendant laquelle le compositeur lui-même chante et dit de curieuses petites comptines enfantines, est pleine aussi de blagues, de reprises et de surprises. On y entend bien sûr l'orchestre classique, mais aussi des instruments jouets genre mélodica, des kazous, des sacs en papier... La musique balance entre le symphonique, le music-hall et les thèmes de la culture populaire (Superman, James Bond...). C'est à la fois caustique, grotesque, saugrenu et complexe, dans une ambiance de cabaret allemand des années 20 (l'accent de Gruber y invite un peu). Un peu déroutant pour moi, mais j'y ai pris du plaisir.

Gruber

La symphonie n°100, "militaire", de Joseph Haydn
Le retour à de la musique classique "classique" aurait pu être déroutant après les deux oeuvres précédentes. Mais, et c'est là toute la qualité de ce programme, la mise en relation de ce morceau avec les deux précédents montre combien Haydn a su aussi jouer sur les ruptures et la surprise (par les silences du 4ème mouvement ou la remarquable fin du 2ème mouvement, avec solo de trompette et percussions) pour secouer l'attention de l'auditeur qui croirait écouter une musique faussement facile. Mon seul regret ? Que cette symphonie n'ait pas été plus longue.

Les musiciens de l'OCL.


L'orchestre a offert en bonus quelques mesures d'une pièce de Bartók qui sera exécutée en juin. Ca donne envie !



07 mars 2017

Lord Peter et le Bellona club - Dorothy Sayers


Londres, 1928. Un club anglais, fréquenté par des anciens militaires. C'est le jour de l'armistice du 11 novembre, on bavarde dans les salons, la bibliothèque... On arbore une fleur à la boutonnière. Les anciens combattants sont tous là, mêlés aux habitués des lieux. Et soudain, dès la fin du premier chapitre, on découvre que le vieux général assis dans son fauteuil depuis ce matin, en train de lire son journal... est mort. Une question deviendra vite cruciale : quand est-il mort ?

J'ai beaucoup de plaisir à rendre compte de nos lectures de la série des enquêtes de Lord Peter, car chacun de ces romans a son propre intérêt littéraire. Dorothy Sayers ne déroule pas une recette, mais tente plutôt, à chaque aventure de son héros, d'explorer une facette de l'histoire de détective. Ici, on est dans le roman à énigmes "classique", qui joue explicitement avec les attentes et les déductions du lecteur. L'intrigue est très habile, joliment tournée, d'autant que Mrs Sayers nous propose ici un roman en deux parties distinctes, chacune ayant sa propre énigme, joli tour de force (les deux énigmes ayant chacune leur charme).
Une nouvelle fois, les personnages sont remarquablement campés. Et si Lord Peter est un héros gracieux et féérique, les autres se débattent dans une réalité socialement cruelle, qu'il s'agisse d'un médecin militaire ou d'anciens officiers vivotant de leurs pensions, d'un ancien combattant ravagé par le stress post traumatique (le portrait de ce couple où seule la femme travaille est très touchant, notamment par le portrait en creux de l'épouse), ou de jeunes femmes laides mais ne se voulant pas condamnées à la misère sexuelle.
Dorothy Sayers réussit remarquablement les dialogues (le roman en est presque uniquement constitué) et si le récit est amusant, le portrait social est comme toujours très bien vu.
Bref, on adore.

Note : Je mets ici la couverture anglais (même si nous l'avons lu en français) car le titre original, tout en understatement, est un délice.