11 octobre 2018

Retour vers le futur I, II et III – Robert Zemeckis

Ca a occupé trois de nos soirées films du dimanche soir avec Rosa et Marguerite, et ce fut bien. Je vois là un phénomène étrange : les films que je parviens le plus facilement à partager avec elles sont surtout des trucs des années 80, début des années 90. On pourrait croire que je partage mon enfance, mais en fait je n'ai découvert ces films que bien plus tard. Est-ce que l'époque savait bien produire des divertissements "familiaux" ?



Et donc Marty MacFly, les années 50/80/2016/1885, les mêmes tronches d'une époque à l'autre, les mêmes vannes, les références croisées, le hoverboard, "personne ne me traite de mauviette", "là où nous allons, il n'y a pas besoin de route", etc. En fait, c'est bien chouette.

Les trois films tournent autour de sentiments assez doux : l'attachement à une petite ville, l'amitié évidente d'un ado et d'un vieil homme. Je n'avais jamais vu le III : plusieurs scènes m'ont touché et je trouve la fin quasi steampunk très kitsch et pourtant dans le ton.

Bref, your kids are going to love it.






09 octobre 2018

Le Grand Dieu Pan - Arthur Machen

Cette lecture fait suite aux Trois imposteurs : tout comme dans certains récits de ce roman remarquable, le Grand Dieu Pan rassemble une collection de témoignages, des sentiments sur la vie moderne et cet étonnant syncrétisme propre à Machen rassemblant une forme de récit d’horreur, un fond de légendes galloises et de mythologie. 
Machen a l’art d’évoquer sans imposer, de construire une habile suggestion dans laquelle le lecteur projettera ses craintes et ses désirs. Le Grand Dieu Pan rassemble récits, échos, témoignages d’aimables gentlemen confrontés à un autre étrange, incarné dans la figure d’une jeune femme mystérieuse qu’on ne verra jamais en face. Une œuvre fantastique remarquable et moderne, qui dégage encore de nos jours tout son pouvoir de fascination. 

Une note, que j’aurais pu faire aussi dans le billet sur les trois imposteurs : Machen a un talent tout particulier pour évoquer la ville moderne.  Ses descriptions des rues et des banlieues londonniennes sont une des matières les plus étonnantes de ses récits. 


06 octobre 2018

Vernon Subutex – Virginie Despentes

Vernon est un ancien disquaire, un métier aussi étrange aux yeux contemporains que, disons, porteur d’eau ? Un jour, Vernon, au chômage depuis un paquet d'années, perd son RSA, puis son appartement, puis tout. Il se retrouve à la rue, relié au monde par son compte Facebook, et part squatter chez ses anciens copains. A travers la dérive de Vernon et le point de vue de son ancienne bande de potes, tous plus ou moins issu du milieu du rock dans les années 80, on va parcourir tout un pan de la société française en croisant notamment Emilie, ancienne bassiste devenue cadre moyenne trop seule, Xavier, scénariste raté, Patrice, postier et mari violent, Laurent, SdF, Laurent, l’autre, producteur de cinéma malade, Sylvie, grande bourgeoise divorcée, Olga, SdF aussi, Loïc, petit faf, et encore et encore.
Puis avec l'histoire des mystérieuses cassettes laissées derrière lui par Alex Bleach, ancienne star du rock dont la mort inaugure le roman, et forme en réalité la cause des ennuis de Vernon, va se mettre en place une drôle d’intrigue qui nous occupera le long des trois tomes de ce projet ambitieux.

De manière intéressante, chacun des tomes du roman a sa personnalité spécifique, ce qui me fait dire qu’ils ont été écrit avec une relative indépendance les uns des autres. 
 
Le premier est, littérairement parlant, le plus remarquable. Description d’une entrée en galère, portraits puissants et percutants des personnages. Virginie Despentes fait partie de ces écrivains qui aiment les gens sur qui ils écrivent: on s’attache à tous ces losers, ces bizarres, ces gens plus ou moins désagréables, plutôt plus que moins. Elle a un sens de la formule puissant, sait adopter des points de vue décalés. On a là un portrait de la France contemporaine en coupe, comme une version détaillée de la belle chanson de Bigflo et Oli, avec ses paradoxes, ses mauvaises tentations, ces maladies mentales et sociales modernes qui nous font rire pour que nous n’ayons pas à en pleurer. 
 

Le deuxième tome voit l’intrigue se développer réellement. Les ondes bizarres de Bleach, le talent de DJ d’un Vernon transformé, le rêve utopiste. C’est narrativement plus laborieux, même si Virginie Despentes est douée pour produire des punchlines. Le petit théâtre des personnages du T1 ronronne. J’ai l’impression que Despentes est plus douée pour poser ses personnages que pour les faire interagir. 
Le thème abordé et développé, assez SF en réalité, m’a fait penser à un autre auteur français d’origine populaire, amateur de rock et d’utopies en foutoir : Roland Wagner. Les roman de Despentes m’a paru alors devenir une sorte de préquelle sous forme de roman noir de l’univers des derniers jours de mai, dans lequel Vernon aurait eu toute sa place.

Le troisième volume est le moins réussi et le plus touchant. L’intrigue de Descentes est percutée de plein fouet par les attentats de Charlie et du Bataclan, qui bouleversent ses personnages tout comme ils semblent avoir bouleversé leur auteure dont je ne suis pas sûr qu’elle avait penser les inclure. Le désarroi traverse le livre, qui renoue avec les explosions de violence et de cruauté des premiers romans de VD. Tout part dans tous les sens, l’intrigue file et rebondit, entre traits justes (la dispute entre les amis et le départ de Vernon), discours prononcés aux nuits debout, cris de protestations, jusqu’à un finale en explosion encore plus branque que le reste.

J’ai bien aimé l’ensemble. C’est parfois très impressionnant (quel sens du portrait !), ce sera daté très vite, le portrait d’un temps, d’un instant. C’est parfois mal fichu au possible, la matière romanesque penche de traviole, l’auteure ne la tient pas très bien en place et semble nous dire: « puis merde, je m’en fous » et inviter le lecteur à aller boire un coup avec les personnages (métaphoriquement). C’est un livre, une trilogie, honnête et sincère, pleine d'observations sociales bien écrites, de souvenirs des années 80, de rêves et d'envie de musique. Plutôt pas mal.





18 septembre 2018

Knie 2018

Petite année chez Knie en 2018, malgré le titre ronflant du spectacle (Formidable). La recette est toujours la même : numéros familiaux avec chevaux, jolies danseuses (et danseurs) énergiques et numéros internationaux de grande classe.

Voyons les points positifs : on a vu un contorsionniste dément (et terrifiant) : Alexandr Batuev, qui fait des trucs avec ses jambes, ses bras, son corps, tout en étant vêtu en veste et pantalon droit, qui lui donne l'air plus raide. 




Les Fratelli Errani ont recommencé à faire du trampoline (avec les acrobates du Spicy Circus): le résultat dépote tout autant que le numéro de l'an dernier. Trampolines sur la longueur, sauts hallucinants, là aussi la grande classe.
Le couple canadien 2-zen-O a monté un numéro de force en aérien avec un double cerceau, qui rendait très bien mais que je n'aurais pas mis en conclusion.



Enfin, une troupe d'acrobates féminines russes, la troupe Shokov, a montré qu'on pouvait faire des sauts périlleux en jupe longue dans un numéro de balancelles très joliment mis en scène. A les regarder, j'ai ressenti ce sentiment de grande étrangeté surnaturelle qui ne me touche que sur certains numéros est qui est la drogue la plus forte que le cirque me procure. Rien que pour les numéros sus-nommés, cela vaut le coup d'aller voir le spectacle.



J'ajoute à la liste le clown Coperlin, dans un registre de faux numéro de magicien de Las Vegas, dont les tours vraiment très bêtes m'ont bien fait rire.



Les numéros de chevaux et d'animaux, spécialités de la famille Knie, étaient cette année propres et bien montés, agréables à voir mais pas mémorables, à l'exception d'un drôle de tour de corde à sauter à cheval, avec un très beau grand cheval noir.

Du côté des ratés, le numéro cerceau-aérien-piscine de Laura Miller était vraiment du too much n'importe quoi. Ca ne ressemblait à rien. On voyait la tentative, l'idée, mais c'est une idée qui aurait dû être abandonnée.

La seule belle image de ce numéro. On dirait que numéro a été monté uniquement pour la photo.
Côté: ça aurait pu marcher, mais... le numéro en hommage aux éléphants interdits de représentation, sur fond de Dream On, d'Aerosmith, avec les dresseurs en numéro suspendu minimal entouré d'une nuée de drones à led. Alors oui, c'était joli et techniquement impec, mais les robots ne me procurent aucune émotion, sinon un sentiment de peur. L'impression de voir sous le chapiteau des mouvements modélisés d'abord en image de synthèse me paraît tout le contraire de ce que j'attends d'un spectacle de cirque. Et le discours était trop flou ("vous nous avez interdit les éléphants, vous aurez des robots" ?)

Enfin, quelle idée de structurer le spectacle autour de Marie-Thérèse Porchet. Je n'accroche pas du tout à ce personnage vulgaire, criard et ringard, qui fut peut être drôle il y a dix ans mais que j'ai trouvé là très pénible. Résultat de tout ça, si les numéros individuels (à quelques exceptions près) restent de très haute tenue, le spectacle en lui-même ne prend pas. Pas d'univers, pas de lien, pas d'émotion teintant l'ensemble de la représentation. J'ai quand même envie d'aller voir le spectacle l'année prochaine !

Photos (c) presse Knie, merci à eux



29 août 2018

Edward aux mains d'argent – Tim Burton

Nous avons donc regardé avec Rosa et Marguerite Edward aux mains d'argent, comme film du dimanche soir. Histoire de nous souvenir que Johnny Depp n'a pas tout le temps joué le capitaine Jack Sparrow, et que Tim Burton a été un temps un cinéaste avec un univers très fort.


 Tout le monde connaît l'histoire: une vendeuse de cosmétiques au porte-à-porte toque à la porte d'un château gothique à savant fou et ramène dans sa banlieue proprette (magnifique suburbia aux tons pastel) la créature qui y vivait.
Le souvenir du film s'était estompé dans ma mémoire. Bien sûr je me souvenais des haies taillées en forme de dinosaures et du snikt, snikt, snikt qui accompagne les mouvements d'Edouard avec ses très grandes mains dont il ne sait pas quoi faire. J'ai redécouvert un film à la narration resserrée, bien monté (au ciseau), des personnages secondaires dessinés à l'acide et un univers vraiment inquiétant. On passe le film entier à craindre que quelqu'un se coupe, que quelque chose soit détruit par les longues lames d'Edouard. L'horreur sanglante est toujours sous-jacente et n'apparaît (presque) jamais ce qui donne au récit une tension étrange et dérangeante.
Les scènes finales (paniques, coupures, poursuites...), après tout le temps passé dans la banlieue à la guimauve, prennent une connotation particulièrement dure, adoucie par le fin kitsch et poétique.




28 juillet 2018

Les trois imposteurs – Arthur Machen

Lu sur le conseil de Sabrina C.
Arthur Machen est un écrivain fantastique du tout début début du XXème siècle, qui se promène dans l'histoire littéraire non loin de Lord Dunsany, Ambrose Bierce, ou, chez nous, de Marcel Schwob par exemple. Il intéressera aussi les rôlistes car il est une sorte de proto-lovecraftien dans certains de ses thèmes ou dans son style.
Les trois imposteurs est un recueil de récits horrifiques et/ou fantastiques, démarrant tous à Londres. On y est introduit par deux amis, Dyson le littérateur un peu poseur et Philipps le rationaliste. Les deux perdent leur temps dans des cafés, dans des parcs, et rencontrent des hommes inquiétants et des jeunes femmes éplorées qui leurs racontent des histoires , auxquelles ils croient parfois un peu et parfois pas du tout.
Cela commence par une course-poursuite, à laquelle assiste Dyson, et pendant laquelle il récolte une étrange pièce d'or romaine, un aureus de Tibère. On découvrira ensuite une aventure criminelle en Amérique, une mystérieuse expédition dans le pays de Galles (l'histoire du cachet noir), des escroqueries pour voler des pierres précieuses, un homme collectionnant les instruments de torture et une étrange poudre blanche devenue vin du Sabat.
Toutes ces histoires ont leur charme, le cachet noir en particulier, par son lien thématique qu'il établit entre récits du petit peuple et hantises antédiluviennes, Lovecraft s'en souviendra. Elles me paraissent prendre la suite des Nouvelles mille et une nuits de Stevenson (notamment son très marquant Club du suicide) : elles sont souvent ténébreuses, bizarres avec une lumière de bec de gaz et un goût d'absinthe, pleines de figures incongrues et grimaçantes.
Le charme tout particulier des Trois imposteurs tient à la façon dont ces histoires sont reliées entre elles, dont elles s'éclairent ou s'annulent suivant les découvertes de Dyson. Le lecteur attentif aimant tisser des liens s'amusera à distinguer (ou dessiner, c'est pareil), un motif dans ces récits suivant ce qu'il acceptera de croire, ou de réfuter.
Une belle lecture, dans la très belle édition terre de brumes (édition savante bien traduite, bien éditée et de lecture agréable)

[edit] Ici, la passionnante lecture de Nebal
http://nebalestuncon.over-blog.com/2016/12/les-trois-imposteurs-d-arthur-machen.html

17 juin 2018

Gaudy night, le coeur et la raison - Dorothy Sayers

L'horrible couverture de l'édition française courante.
Gaudy night (la nuit tapageuse, littéralement) est le roman le plus connu de Dorothy Sayers dans le monde anglo-saxon, et je me demande bien pourquoi. Il fait partie de la série des Lord Peter, tout en s'en distinguant: le héros n'en est pas Peter, mais Harriet Vane (comme dans le mort du 18 juin) et ce n'est pas totalement un roman policier classique. S'il y a un mystère, il n'y a pas de meurtre. Le mystère semble être plus le prétexte que le sujet du récit.
De quoi s'agit-il ? Harriet Vane, écrivaine de romans policiers, est invitée à participer à une réunion d'anciennes de Shrewsbury College, à Oxford, là où elle fit ses études, ce qui lui donne l'occasion de retrouver ses professeures et d'anciennes étudiantes, et la fait réfléchir sur la place des femmes et leur possibilité d'exercer des professions intellectuelles. Là, elle trouve dans la manche de sa toge une lettre anonyme, menaçante, à laquelle elle ne prête pas attention.
Quelques mois plus tard, une série d'incidents (toges volées et brûlées, nombreuses lettres menaçantes, voire inquiétantes) convainquent la directrice du Collège de faire appel à Miss Vane pour enquêter discrètement sur les évènements, qui vont aller de pire en pire, jusqu'à l'intervention heureuse, pour les personnages et pour le lecteur, de Lord Peter.
J'ai rarement lu un roman aussi mal fichu, en particulier sous la plume de Dorothy Sayers. Il est long, bavard, filandreux, très ennuyeux. Les personnages se perdent dans d'interminables conversations, notamment sur la vie des femmes et leurs choix et sur les insupportables atermoiements du coeur de Harriet. Nous avons toute une populations de professeures que le narration peine à caractériser (encore à la fin, après des heures passées en leur compagnie, j'étais incapable de reconnaître Miss Barton de Miss Shaw, de Miss Chilperic...) comme si toutes ces toges noires et toutes ces universitaires se mélangeaient, ce qui est dommage pour un roman dont un des éléments consiste à découvrir qui, parmi ces dignes femmes, est coupable des mauvaises plaisanteries. Globalement, le mystère ne marche pas, il n'est pas bien mené, ses enjeux ne sont pas bien posés. Et si certaines scènes de courses-poursuites nocturnes sont assez excitantes, l'ensemble ne tient pas.
L'édition française dont je dispose n'a sans doute pas aidé. Elle est certes savante et pleine de notes (détaillant les sources nombreuses des nombreuses citations qui tombent de la bouche des personnages, à la limite de la pédanterie), mais aussi de fautes de typo, avec un maquettage horrible et quasi illisible. Je ne suis pas sûr que la traduction ait été bien relue.
Gaudy night est un roman féministe, dans le sens où il interroge et défend la place des femmes dans la société. On ne déniera pas la justesse de la cause, mais j'ai l'impression qu'une partie des scènes ont été écrites dans le seul but de porter un discours, ce qui nuit à la qualité romanesque et augmente la dose de bavardages. Le livre défend les droits des femmes à ne pas se marier, à ne pas avoir d'enfants, à mener une profession défendant par dessus tout la recherche de la vérité. Mais, plus peut-être encore que dans d'autres Lord Peter, il défend aussi une vision très élitiste de la société, qui met Oxford, le culte de la connaissance et la bonne société par dessus tout. Les pauvres y sont soit de bons pauvres (m'sieur, madame, my lord) soit des gens réellement peu recommandables. Quand enfin il s'agit de résoudre le mystère, Harriet Vane s'en montre totalement incapable et c'est Lord Peter qui assure la révélation finale.


Oxford, sous un angle fantastique.
Ce roman n'est pas très bon, mais il est quand même intéressant. On a l'impression que Dorothy Sayers a décidé de quitter les routes bien balisées du roman policier classique pour s'aventurer dans un livre beaucoup plus personnel. Hommage à la cité d'Oxford qu'elle aime et à qui elle consacre des pages élégiaques (et c'est vrai qu'Oxford est fantastique !) et surtout tentative de laisser vivre ses personnages. J'ai l'impression qu'elle a laissé Vane et Wimsey en roue libre, mener leur vie réelle, hors du cadre contraint d'un récit borné par des exigences scénaristiques. Harriet mène ses affaires, tente d'écrire un essai sur Sheridan Lefanu, essaie de recombiner la psychologie de Wilfrid, personnage de son prochain roman, rêve devant la vitrine d'une boutique d'antiquaire. Quand Lord Peter débarque, lui-même soumis à des contraintes de voyage diplomatiques (on dirait ces moments où, pour le rendre plus "réaliste", Superman est envoyé soutenir les intérêts des Etats-Unis durant les crises des années 80), le lord apporte au lecteur un peu écrasé par tant de quotidienneté des bouffées de joie et de fiction et ne semble se détendre que lors d'une belle promenade en punt sur les rivières de la ville.
Tout cela deviendra la source d'une nouvelle enquête, celle de l'auteur de ces lignes: pourquoi ce roman bancal, ennuyeux et très curieux est-il resté le plus connu de son autrice dans son pays d'origine ? 


En punt sous Magdalen bridge.
J'imagine que des études ont déjà été écrites sur les livres inspirés par Oxford. Excusez du peu: Alice au pays des merveilles, Harry Potter, les royaumes du Nord, l'oeuvre de Tolkien, de C.S. Lewis, de Dorothy Sayers.... Mais est-il possible de faire comprendre Oxford à qui ne la connaît pas ?

Un très bon article de Jo Walton sur ce roman peut être trouvé ici. (en anglais, avec spoilers)
https://www.tor.com/2010/03/26/the-mind-the-heart-sex-class-feminism-true-love-intrigue-not-your-everyday-ho-hum-detective-story-dorothy-sayerss-lemggaudy-nightlemg/
Je ne suis pas plus convaincu, mais je comprends aussi le point de vue de Walton.


15 juin 2018

Lire Hildegarde #2 – Trithème

L'abbesse de Bingen, qui donne à ce livre son titre, son sujet et son centre, n'est apparue dans la première partie, Cologne, qu'au détour d'un paragraphe, le temps d'envoyer une lettre sévère à une autre sœur visionnaire. Elle est un peu plus présente dans la deuxième partie, Trithème, puisque nous la voyons intervenir dans les rêves de Jean de Heidenberg, dit Trithemus, savant abbé médiéval adepte de magie.


Le neige tombe sur Saint Martin de Sponheim, à différents moments de la vie du très érudit petit homme. Trithème est un parcours en étoile de l'existence de ce savant, de la manière dont une vie se construit dans, autour, pour les livres, pour les mots, pour la joie pure du savoir, du mystère, des secrets. Léo Henry aime écrire sur l'écriture, écrire sur les livres et il trouve avec Trithème un sujet merveilleux, un homme pour qui les livres, les récits, les mots sont tout. Ce récit étrange et riche est tissé à travers le temps, les rêves, le savoir. Il nous emmène dans l'esprit de la fin du XVème siècle, à la naissance de l'imprimerie, alors que son encore recopiés les derniers manuscrits transportés à dos de mule de monastère en monastère. Jean Trithème rédige des livres de magie, de cryptographie, de secrets, production d'esprits subtils à l'attention d'autres esprits subtils, alors que la maladie lui troue le ventre et que les guerres, comme des orages, ravagent la Terre.
Il découvre le travaille de l'abbesse de Bingen, sa langue inventée, son ignota lingua. Un mystère à l'intérieur d'un mystère. Une pure merveille.


Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

12 juin 2018

Les carnets de Cerise T1 à T5 - Aurélie Neyret et Joris Chamblain

Cerise est une fille de dix ans vivant dans une petite ville en compagnie de sa maman toute seule. Avec ses deux meilleures amies, Line et Erica, elle enquête sur des gens aperçus dans la rue et cherche à percer leurs mystères. Chacun des cinq albums relate une enquête différente, sous la forme d'une bande dessinée aux dessins chaleureux et doux mais aussi à travers les pages avec textes et dessins des propres carnets de Cerise.
La grande réussite de cette série repose autant sur le dessin, semi-réaliste et faussement simple que sur l'écriture, très juste dans sa description de la vie, de la psychologie et des pensées d'une enfant de dix à douze ans. Après des premières histoires assez gentilles, les récits prennent une tournure plus dramatique, avec des souvenirs enfuis, des remords des adultes, des non-dits, qui débordent sur la vie des enfants. Même si je n'ai jamais été une jeune fille de dix ans, la vision enfantine de la vie m'a paru très juste, avec ses joies, ses passions, ses douleurs et ses contrariétés. 
Le monde de Cerise n'est pas celui, très cru, des carnets d'Esther par exemple. On est dans un univers plus onirique, sans drame social, une enfance douce entre famille, amies et voisins, avec des mystères et des aventures.
Les livres sont très beaux, très bien édités, avec une identité graphique forte. Les histoires sont toujours intéressantes et souvent émouvantes, reliées les unes aux autres pour former un grand tout. Rosa et Marguerite ont beaucoup aimé, et moi aussi.

11 juin 2018

Lire Hildegarde #1



Hildegarde, de Léo Henry, est un livre composé de livres. Des histoires qui tissent des histoires qui font vivre un monde à la fois proche et lointain. Le moyen-âge au bord du Rhin, le temps du Saint-Empire romain germanique, des luttes de pouvoir entre le pape et l'Empereur. 

Cologne (premier livre) : on y fait la connaissance de sœurs peu éduquées qui triment dans un paysage ingrat. On a avec elle mal aux mains, aux pieds, au dos. Les sœurs triment et rêvent et voient parfois : onze mille vierges sur onze nefs merveilleuses, portées de la Bretagne, celle d'Hadrien, jusqu'au Rhin, baptisées toutes ensemble. S'animent les panneaux du retable de Sainte Ursule et ces petites figures dignes prennent vie, tremblent et se réjouissent et meurent massacrées par les Huns. Mais pour que le retable soit peint il faut que l'histoire naisse et soit composée et assemblée et soutenue par des trouvailles (des os, des pierres tombales) dans la ville de Cologne. Nous assistons à cette naissance et nous rencontrons une première visionnaire, Elisabeth, dévorée par ses visions, qui semble extraire de son propre corps, de sa douleur, la connaissance sur les mythes et l'au-delà. 
Premier livre: la terre lourde sous nos pieds, la fatigue des jours, les histoires qui nous baignent et qui parfois éclosent.





07 juin 2018

Totto Chan – Tetsuko Kuroyanagi

Ce petit livre remarquable contient les souvenirs d'enfance de Tetsuko Kuroyanagi, animatrice japonaise de talk shows, qui nous raconte son école quelque part dans les années 1940. La petite Tetsuko, dite Totto-Chan, était apparemment une enfant sympathique, très vive, mais pas très adaptée à la rigueur de l'école japonaise. Ses parents lui ont alors trouvé une école atypique, organisée par M. Sôsaku Kobayashi, installée dans d'anciens wagons de chemin de fer rassemblés en cercle.
Dans les courts chapitres de ce livre, la femme redevenue petite fille nous raconte ses souvenirs et ses émerveillements d'écolière épanouie par la pédagogie audacieuse (même de nos jours) de M. Kobayashi dans son école de Tomoe. Musique, écologie, bricolage, apprentissages libres, attention portée aux enfants différents (notamment malades ou handicapés...), l'école de Tomoe semble avoir été un paradis des enfants et une expérience éducative unique, détruite par les bombardements de la guerre (les enfants avaient été évacués) et jamais reconstruite. La force du livre est de faire revivre ces souvenirs heureux (sans cacher les difficultés) et, pour madame Kuroyanagi, de rentre hommage à son ancien directeur d'école. Une très belle lecture, partagée par toute la famille. Merci Nayuta !


06 juin 2018

Private Property – Leslie Stevens

Années 50, Californie. Deux losers suivent une belle femme aperçue à une station service et l'espionnent, avec l'idée de l'un des deux que l'autre puisse coucher avec elle. Ce petit film est un thriller en quasi huis-clos, avec une villa avec piscine espionnée depuis une maison abandonnée et la silhouette d'une belle blonde en maillot de bain. Tout l'intérêt du film, et tout le malaise qu'il génère, vient des tensions sexuelles, toujours présentes à l'écran et jamais dite. Désir des truands pour la belle bourgeoise esseulée. Désir sexuel inassouvi de la dite même que son mari est incapable de voir. Troubles homosexuels entre les deux baltringues. C'est filmé et joué avec talent. Pour le reste, une fois la situation posée, l'évolution est prévisible, et l'ensemble, assez glauque.



04 juin 2018

Isle of dogs – Wes Anderson

On est allés voir Isle of dogs et on a aimé. Ceux qui n'aiment pas le cinéma de Wes Anderson, hyper formel, plein d'astuces, de petites boites et de bricolages, n'aimeront pas. C'est encore plus andersonnien que ses films précédents. C'est un film d'animation, meilleur que Fantastic Mr Fox et pas spécialement pour enfants, malgré les chiens aux yeux doux. Ça se passe dans un Japon réinventé plein de japonaiseries, il y a une scène de préparation de sushis impressionnante, des citations dans tous les sens, des scènes d'action très cool et une ancienne chienne de concours qui fait des trucs (mais il faut imaginer la boule de bowling en équilibre sur ses pattes arrières). Bref.





30 mai 2018

Una giornata particolare – Ettore Scola


8 mai 1938, à Rome. Le jour où Adolf Hitler est reçu en grande pompe par Benito Mussolini. L'immeuble moderne de la viale del XXI Aprile est déserté par tous ses habitants: la population entière est invitée à assister à cet évènement historique.
Volumes vides de l'immeuble. Cages d'escalier vitrées. Cour déserte. Restent, en tout et pour tout, trois humains dans le grand bâtiment. La concierge affreuse, qui installe sa chaise et sa radio dans la cour (et ainsi le son de la retransmission de l'évènement résonne partout dans le bâtiment). Antoinetta, mère de six enfants et épouse de fonctionnaire, qui a habillé toute sa famille de petits fascistes pour les préparer au Grand Moment. Et Gabriele, le locataire du sixième, ancien speaker à la radio, qui se prépare à se tirer une balle dans la tête.
Après, reste un dispositif minimal : deux humains, leurs corps, leurs visages. Deux appartements. Le temps changeant, dehors, et en arrière son les exclamations lyriques de la radio. Cela pourrait être théâtral et c'est du grand cinéma: les visages, les regards, les plans dessinés, tout le temps, l'espace de l'immeuble comme une coquille vide. Les acteurs sont très beaux, tout le temps. La souffrance affleure, on a peur pour eux, pour les vies suspendues, et on retient notre souffle pour que l'instant de grâce que vivent Antonietta et Gabriele se prolonge.
 



Pour mémoire : le strabisme de Mastroianni, les yeux en amande de Sofia Loren. La scène d'ouverture où se révèlent les enfants. La représentations, très juste et cruelle, du travail domestique. L'attention accordée par le film aux petits gestes quotidiens. Les couleurs passées, à la fois douces et tristes. La pluie qui alourdit les drapeaux.

29 mai 2018

Sombre sentier – Dominique Manotti

Paris, début des années 80. Les ouvriers turcs exploités par les ateliers clandestins du Sentier s'organisent et demandent des papiers et des droits. Dans un atelier, une jeune prostituée thaï est retrouvée morte. Le commissaire Théodore Daquin est installé dans le quartier pour tenter de démonter un trafic d'héroïne.
A partir de ces trois points d'entrée, Dominique Manotti monte un roman d'enquête policière minutieux et passionnant. Par sa description des mécanismes sociaux, des relations entre les enquêteurs, des mœurs des policiers. On suit avec intérêt la progression de l'enquête et la lutte sociale des Turcs, la manière dont les relations entre la France, l'Iran et la Turquie influencent une affaire sordide basée dans les arrière-cours et les appartements de ces immeubles autour de la rue d'Aboukir.
Tout comme pour Or noir, le roman est sec et intellectuel. Je trouve toujours que ce qui relève de la vie privée de Daquin sonne plutôt faux; peut-être suis-je aussi gêné par le fait que le "héros" est un type plutôt antipathique. Mais ce sont de petits défauts à côté de la qualité du tableau, riche et animé, qui nous est fait du lieu et de l'époque. 

28 mai 2018

Un pont sur la brume – Kij Johnson

Dans cette novella de Kij Johnson (la même auteure que pour cette intéressante lovecrafterie), on voit un architecte venu de la capitale impériale passer plusieurs années de sa vie au bord d'un mystérieux fleuve de brume pour y diriger la construction d'un pont qui reliera l'est et l'ouest de l'Empire. Malgré le cadre de fantasy du récit, on est dans un décor "réaliste" où l'on va s'intéresser aux gens, aux métiers, à la manière dont la construction de ce nouvel ouvrage d'art va affecter leurs vies. 
Le livre est joliment écrit, le récit amené avec délicatesse, et ça ne m'a pas du tout intéressé, parce que c'était de la fantasy et que tout était inventé. La construction d'un pont imaginaire ne m'implique en rien du tout. J'aime la belle ingénierie, j'aime les histoires de travaux gigantesques, peut-être parce que ça implique de vrais gens, des ressources, des pays, une histoire que je peux apprécier dans toute sa profondeur.
Ici, rien de tel. Malgré tout l'art de l'auteur, le monde resté survolé, et, à vrai dire, ça ne m'intéresse pas tellement qu'elle l'approfondisse. Ce petit livre n'était pas pour moi.


03 mai 2018

Beethoven à l'OCL

J'ai déjà essayé de chroniquer de la musique classique et ce n'est pas facile, parce que je ne suis pas musicien et que parler de la musique avec nos simples mots n'est pas évident. Essayons toutefois car j'ai envie de me souvenir.
Retour à un concert de l'OCL pour écouter le double concerto pour cordes, piano et timbales de Bohuslav Martinu (oui, je sais, on dirait presque un nom inventé de pièce classique chiante) et surtout la symphonie n°9 de Beethoven.
Programmer quelque chose en première partie de la neuvième était assez casse-gueule. Le choix de Martinu se défend bien: cette pièce courte écrite par un Tchèque exilé en Suisse en 1938 est un morceau expressionniste, plein de surprises et d'angoisses, parfois terrifiant, avec une instrumentation surprenante: un double ensemble de cordes, des timbales très présentes et un grand piano utilisé presque seulement comme instrument percussif (ça veut dire qu'on tape dessus pour faire des grands blang pour marquer des temps de la musique).

La neuvième symphonie de Beethoven est une des pièces classiques les plus connues au monde et aussi ma préférée. Je l'ai écoutée enfant au walkman sur une cassette audio avec du souffle dans mon lit avant de dormir (interprétation de Karajan). Ca a été ensuite mon tout premier CD (Harnoncourt, que j'aime beaucoup). Je la connais très bien, cette musique a toujours été là pour moi. Je ne l'avais pas réécoutée depuis plusieurs années.

J'expédie toute de suite les détails du concert: Joshua Weilerstein était très bon, l'OCL précis et en place, comme toujours, le ténor qui lance le O Freunde absolument parfait, le chœur pas tout à fait au niveau mais tenant sa place. Bref, c'était bien.

J'appréhende toujours un peu les concerts de musique classique: on paye cher pour de la musique compliquée qui fait parfois un peu bailler. J'ai tort presque tout le temps. Ici, pour la première fois, je suis entré complètement dans l'oeuvre. J'en ai entendu les surprises et les détails, les merveilles et les tristesses. La neuvième est une réalisation immense, très riche, l'accomplissement d'un artiste au sommet de son art, ce moment où on rassemble tout son savoir, tous les trucs du métier, toute l'inspiration, tout ce qu'on a encore jamais su dire. Elle commence "classique", dans cet équilibre que j'aime chez Beethoven entre la rigueur de la musique d'aristocrates de la fin du XVIIIème et l'expression puissante des sentiments. J'adore les deux premiers mouvements, je pensais ne pas aimer le troisième (qui en fait est très bon, élégiaque) et dans le quatrième le compositeur lâche tout, ose tout, sur la base de l'air le plus simple du monde. L'introduction du thème à la contrebasse dans le silence suspendu de la salle m'a bouleversé. Puis ce sont des crescendos, hymnes de joie, retours au silence, musiques enfantines presque régressive, sautillements, feux de violons, jeux vocaux, jusqu'à la fin.

Une chose que j'ai comprise ce soir: on ne peut pas mettre d'images sur cette musique, je ne peux pas imaginer d'histoire, d'ambiance, de personnages. Ce n'est pas la musique d'une histoire, ce n'est même pas la musique de quelque chose. Elle ne se justifie que par elle-même. Même les mots pour la nommer sont faux. La neuvième, juste un numéro, pour pouvoir en parler.

J'ai lu que Beethoven aimait l'ode à la joie de Schiller depuis son adolescence, qu'il avait déjà tenté plusieurs fois dans sa carrière d'en faire quelque chose avec la musique, jusqu'à ce qu'il arrive à l'intégrer dans ce travail immense auquel l'OCL a bien rendu honneur. La neuvième exprime les mouvements du cœur, depuis l'âge mûr jusqu'à l'enfance, de l'angoisse, la fureur, l'amour, jusqu'à l'espoir et la joie. Elle est une partie de moi.
Et ainsi les artistes se nourrissent de leur propre vie.

30 avril 2018

Princesse Mononoke - Miyazaki

En tentant de repousser un démon qui attaquait son village, le prince Ashitaka récolte une malédiction qui le contraint à l'exil. Vers l'ouest, dans les terres où règnent encore d'anciens dieux, il trouvera peut-être une explication à son malheur, sinon la guérison.


Si vous suivez ce blog, vous connaissez sans doute l'histoire, sinon vous êtes d'heureuses gens qui n'avez pas encore vu ce film, mon préféré parmi les grands films de Miyazaki et, dans la foulée, le meilleur film d'heroic fantasy au monde.

Je ne l'avais pas vu depuis plus de dix ans et nous l'avons montré aux enfants lors de notre dernière séance de cinéma familiale. J'ai été pris dedans comme la première fois, j'y ai vu et compris des choses que je n'avais pas vues auparavant, j'ai adoré. Des dieux, des hommes, des femmes, l'écologie, le sexisme, la guerre, la vie, la mort... Les personnages sont tous très bien écrits, je crois que je les aime tous.

Les filles ont été capturées par le récit... et terrifiées. Non pas par les démons, comme nous le craignions, mais par les images de guerre, les cadavres empilés, les bras tranchés durant les combats, la violence humaine terrible qui traverse l'histoire.

20 avril 2018

La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

Nous vivons une époque intéressante pour les amateurs de l’œuvre de H.P. Lovecraft (dont fait bien sûr partie votre serviteur). Cette œuvre a ceci d'incroyable qu'elle a, dès le vivant de l'auteur, suscité toutes sortes de continuateurs et imitateurs,  pour la plupart très mauvais, au mieux moyens (j'accepte le duel de références. Si vous connaissez de vraiment bonnes lovecrafteries antérieures aux années 2000, faites-moi signe !). Notre époque voit paraître une série d'œuvres lovecraftiennes vraiment intéressantes d'un point de vue littéraire : j'y range certaines nouvelles d'Anders Fager (lues ici), la passionnante traversée d'Alan Moore (lue là) et dans un registre un peu plus éloigné, la panse, de Léo Henry.
Je ne sais pas quel est le phénomène d'histoire culturelle qui s'opère ici, mais je ne peux que le constater.
La quête onirique de Vellitt Boe est un livre situé dans cette continuation. C'est une construction littéraire qui s'appuie, en la reprenant et la modifiant, sur la fameuse novella La quête onirique de Kadath l'inconnue, la plus connue des fantasy dunsaniennes de HPL. On n'est donc pas sur le versant Cthulhu mais côté contrées du rêve. Je me demande d'ailleurs s'il est possible d'apprécier Vellitt Boe si on n'a pas lu Kadath...
Au fait, de quoi s'agit-il ? 
Vellitt Boe est une ancienne voyageuse devenue professeure d'université dans une école très oxfordienne, à ceci près qu'elle est située à Ulthar (les chats de..., tout ça). Petit souci, une de ses étudiantes a disparu, plus ou moins enlevée par un voyageur venu du monde de l'éveil. Or la jeune femme est apparentée à un dieu, les dieux des contrées sont capricieux. Il pourrait lui venir l'idée, par contrariété, d'atomiser Ulthar, ses universités et toute la région.
Vellitt se lance donc à la poursuite de l'étudiante, ce qui l'amènera à visiter nombre ce coins curieux.
Le roman est à sa façon très tolkiennien : beaucoup de marche, de décors insolites, de discussions. Des dangers plus souvent suggérés qu'avérés (au début du moins). Les souvenirs personnels de Vellitt, une femme d'une cinquantaine d'années plutôt sympathique et dégourdie. Le récit a du charme, du style et nous emmène dans des directions intéressantes, dont un passage dans le monde de l'éveil, bien sûr. Il explore la nature des contrées du rêve, objet à la fois fantastique et littéraire, dans une relation à la fois respectueuse et critique vis à vis de la vision qu'en avant HPL. Les personnages de Vellitt Boe sont pour beaucoup des femmes de caractère, ayant une vie plutôt réaliste, et la manière dont ces caractères "réels" se mêlent à cette fantasy est très séduisante.
J'ai beaucoup aimé ce petit livre très doux. Il donne à voir la beauté du monde onirique, il est chargé de parfums et de visions et il se situe dans la continuité d'une oeuvre littéraire pour moi fondamentale. Merci au Bélial de l'avoir publié, d'autant que le livre est très beau.

PS: suis-je le seul à avoir eu l'impression qu'une bonne partie des noms propres sont des anagrammes ? Si oui, de quoi ? (Gnesa -> Agnès, mais après ? Vellitt Boe, par exemple ?)

19 avril 2018

Les disparus de Saint-Agil – Christian-Jacque

Après ma relecture de ce roman remarquable (voir chronique) nous avons regardé l'adaptation qui en a été réalisée peu après, en 1938, par Christian-Jacque (le même que pour Fanfan la tulipe), avec des dialogues (non crédités) de Jacques Prévert.
Tout en reprenant la même histoire que le livre, le film est une véritable adaptation, fidèle à certains aspects du roman et en ignorant totalement d'autres. On oublie l'aspect proprement policier du récit (le personnage du policier est oublié), on concentre surveillants et professeurs en une poignée de personnages (joués notamment par Michel Simon et Erich von Stroheim) et on se concentre sur le danger encouru et vécu par les enfants. Les disparus est un film de mystère et d'aventures enfantines, un peu comme le seront après lui certains films de Steven Spielberg par exemple.
Loin de la chronique réaliste, le film a quelque chose d'expressionniste, avec son très beau noir & blanc et ses décors un peu baroques (je n'imaginais pas la pension St Agil si chic). Les enfants jouent très bien, dans un style un peu guindé mais très beau. Le récit est très rythmé, on ne s'ennuie jamais, les bonnes scènes s'enchainent, l'ambiance est électrique. Quant à la fin, un peu folle et anar,  elle ressemble plus à la "fin rêvée" du roman (les lecteurs comprendront) qu'à son issue plutôt réaliste.


Bref, un scénario malin, une réalisation au petit poil, des acteurs formidables, c'est un très bon film. L'auteur de ces lignes a eu l'occasion de tomber au coin d'un écran sur les choristes (lui aussi un film de pensionnat dépeignant le même coin du siècle). La comparaison fait très mal au plus récent des deux films.

Rosa et Marguerite ne l'ont malheureusement pas aimé, rebutées par le son d'époque et la diction très années 30 des acteurs rendant les dialogues parfois difficilement compréhensibles pour elles (notre installation est sans doute un peu en cause également). Nous leur avons conseillé de lire le roman, elles pourront toujours revoir le film plus tard !




16 avril 2018

Ghost in the shell – Rupert Sanders


Dans la foulée de mon visionnage de l'animé, j'ai regardé le remake récent. J'avais envie de voir de belles images de science-fiction, des cyborgs, une ville surréelle, tout ça. Et bien sûr de voir comment l'histoire avait été traitée.
Globalement, ça ne m'a pas plu. Trop de bizarreries, trop de visions simplistes (policiers honnêtes contre méchante corpo, tous également violents), trop de choses incohérentes (les souvenirs qui se manifestent comme des glitches graphiques...), l'emploi bizarre de Takeshi Kitano... Le world building, tentant de faire coller des idées issues du film original (du manga ?) et des idées plus contemporaines ne marche pas du tout. Et je ne parle pas du whitewashing global de l'affaire...
J'ai aussi un problème avec le fait que dans ce monde surpeuplé, l'histoire se limite à un conte de fées impliquant un tout petit nombre de personnages archétypaux (et globalement mal écrits). Et le happy end débile. Les scènes d'actions auraient pu être bien si elles n'étaient pas quasi toutes pompées sur l'animé original, sans amener grand chose sinon une démonstration de prouesse technique, mais pour quoi faire ?
Reste Scarlett Johansson, drôle de créature à la fois sexy et asexuée, le seul personnage que j'ai trouvé crédible dans toute cette affaire. En la voyant, j'ai cru voir un cyborg au corps lourd, puissant et amplifié. En cela, elle parvient à faire revivre une des réussites du film d'origine (voir ma chronique de celui-ci où je dis exactement la même chose du major Kusanagi). Et ce détail éclaire l'ensemble du film d'une étrange lumière, incarnation de la uncanny valley.

14 avril 2018

Futurs ? – Nicolas Nova

Sous titré la panne des imaginaires technologiques, cet essai publié par Nicolas Nova aux Moutons électriques parle de manière stimulante de la manière dont nous nous figurons nos futurs technologiques. Il rassemble essais et interview autour de la relation entre imaginaires du futur, design fiction, architecture, réalisations effectives. Il explore l'idée que nous avons perdu la possibilité d'imaginer un futur grandiose (et ne la retrouverons sans doute jamais), que des figures inventées en SF (voitures volantes, interfaces cybernétiques, objets spatiaux...) sont à la fois des stimulations et des points d'aveuglement sur notre capacité à imaginer le futur, tant ces rétro-types tiennent de place dans nos imaginaires.
On pourrait lui reprocher de ne jamais parlé de futur "social" ou "biologique", mais ce n'est pas son propos.
Le livre intéressera les lecteurs et créateurs de science-fiction et tous ceux qui cherchent les références de créateurs hors SF littéraire qui jouent aussi à explorer l'avenir (je pense à ce très joli projet/performance autour de l'implantation d'un téléphone dans une dent).

Enfin, last but not least, le livre se conclut par une postface signée David Calvo, en mode feu d'artifice et qui m'a profondément réjoui.

« C’est bien beau les nanites, mais encore faut-il avoir la sécu. Non, mais sérieusement : tout esprit avec un peu de recul sur lui-même peut difficilement croire au progrès, encore moins à la Technologie (on parle bien de la structure politico-religieuse du type singularitarianisme). C’est devenu une sorte de dégagement politique : dans notre univers schizophrène se télescopent les infinis possibles de l’imagination, et la brutalité d’un réel de plus en plus opprimant. La Technologie, telle que nous la vivons hors science(s) de la vie, est un moyen de plus pour garder les citoyens dans l’enclos de l’autorité. Ce que nous touchons concrètement d’un projet rêvé, c’est la réalité augmentée, Watchdogs, « Amazon, le Viagra sans ordonnance et les Google Glasses. Nous sommes des grands singes avec des blasters. On a la post-histoire qu’on mérite. »

« Tout ce qu’on aura, ce futur qu’on nous vend aujourd’hui, c’est un monde médiéval avec conduite assistée.  »