10 décembre 2018

Lire Hildegarde – Livre IX – Apocalypse

Un livre de visions, nous emmenant d'un bout à l'autre des temps, ne peut se terminer autrement que dans une Apocalypse. Mais il n'oublie pas le sens réel de ce mot : une apocalypse est une révélation, une série de visions d'horreur, de beauté, de peur, qui nous disent la vérité du monde. Non le monde à venir mais notre monde de maintenant, lu dans un sens poétique, fantaisiste, horrifique. Ce qui se passe quand on lève le voile de la réalité et que tout nous apparaît à travers d'étranges figures que nos yeux contemporains ont du mal à lire. A la façon du lecteur fasciné de l'Appel de Cthulhu, nous lisons une apocalypse ornée d'enluminures par-dessus l'épaule d'un savant des temps, les visions s'animent devant nos yeux comme elles deviennent vivantes pour lui. Puis au milieu de cette lecture une autre voix se mêle qui nous accompagne jusqu'à la fin du livre.



De la terre toute entière surgissent les os intacts de chaque humain mort depuis le commencement des temps. Même dispersés, même enfouis depuis des millénaires, ils se trouvent et s'agencent, pour former les squelettes sur lesquelles reviennent des chairs vives. Tous les hommes et toutes les femmes ayant vécu sur cette terre, les gueux et les rois, les criminels, les saints, les enfants mort-nés, les chevaliers, les savants, les prophètes, les monstres ressuscitent dans l'intégrité de leur corps, quel que soit le nombre des années écoulées depuis leur décès. Et c'est merveille de voir leur nombre et leur variété, assemblés là, par le hasard de leur dispersion ou par affinité, les familles, les lignées entières remontant jusqu'aux temps adamiques. Selon le jugement des péchés prononcé à l'heure de leur mort, tous ces corps sont marqués : les bons brillent d'une lumière interne, illuminés par un éclair d'or, les mauvais sont ternis, noircis d'une ombre qui les suit où qu'ils soient. Il ne s'écoule pas de temps. Nul n'a le loisir de parler à quiconque. Seule existe la sensation d'une foule immense à laquelle chacun participe, dans laquelle chacun se perd. Le Fils de l'Homme paraît au beau milieu des cieux avec son chœur d'anges et son trône de flammes. C'est l'agonie du temps et c'est insoutenable. 


Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

08 décembre 2018

Lire Hildegarde – Livre VIII – Mayence

A Mayence, le bon empereur Barberousse convoque une fête et tu t'y retrouves. Toi, lecteur. Toi, l'auteur ? On dresse des tentes, on sert à boire, les conteurs se retrouvent, boivent plus que les autres et se racontent des histoires qui ne finissent jamais. Tu profites bien du séjour pour apprendre ce qu'il advint de la juive de Worms ou du terrible Renaud Dassel (et du siège de Milan), ou d'Arnaud de Brescia ou du Kaiser à Canossa et de Mathilde de Toscane.
Ce livre est le plus heureux de tous, il nous emmène dans de bons moments. On boit un tonnelet de bière, installés sur un balcon en vue des toits de tuile vernie de la ville. On écoute les femmes caustiques et moqueuses qui nous rappellent déjà leurs contemporaines effacées par des hommes moins intelligents qu'elles. On se retrouve même dans le palais impérial, suite à l'effondrement d'une tribune, à écouter le plus étonnant de tous les conteurs.
Les histoires sont une monnaie et une joie. Elles ne sont jamais finies. L'archipoète a bien compris qu'il faut les continuer toujours. Et toi aussi, tu comprendras avant de partir, que la fin n'a pas beaucoup d'importance.
Après les troubles, les visions, les saints, les conquêtes et les morts, Mayence est un moment heureux.

Mainz, 1565 (je n'ai pas de photo antérieure)

Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

04 décembre 2018

Lire Hildegarde – Livre VII – Le légendaire

Comme le dit le quatrième de couverture, la vie de Hildegarde commence avec la prise de Jérusalem et se termine lors de la rédaction du premier roman. Ce livre VII nous emmène dans la fiction de l'époque, récréant non pas un seul récit, mais un ensemble de récits entrelacés, une triple saga d'aventures, celle de Parzifal, de Dietrich von Bern et de Siegfried. On cavale, on se bat à coups d'épées magiques, on tue bandits et géants, on se comporte conformément aux vertus chrétiennes, on se massacre, dans un passé médiéval mythique, entre empire romain, Attila et sa horde, rois burgondes, princes italiens. Des paysages fictionnels immenses se déploient, les éléments du récit paraissent des clés données vers d'autres récits qui pourraient se construire à l'infini si la conteur est bon.
Le conteur, nous y voici, fait justement partie du récit, et c'est une conteuse, une vieille femme ironique et racornie. Qu'est-ce que Hildegarde aurait pensé d'elle ? Est-elle un écho de la sainte de Bingen ? Que savait cette dernière des histoires que se racontaient ses contemporains ? La conteuse nous interpelle avec un regard venu de notre temps. Elle nous dit les aventures, un peu moqueuse, souvent cruelle envers ces enfants mal grandis qui s'éclatent la gueule à coup d'épées magiques et portent des casques qui les aveuglent. Elle nous rappelle le destin des femmes, veuves de leurs victimes, trophées de leurs combats, enjeux finaux de leurs quêtes.

Dietrich et Hildebrand occupés à une de leurs activités favorites : éclater un dragon.

Parzival, tout en finesse

Siegfried, pas en très bonne posture.
Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

30 novembre 2018

Lire Hildegarde – Livre VI – Vita Hildegardis

Nous voici dans la partie la plus explicite (mais pas la moins subtile) du livre. Nous découvrons la vie d'Hildegarde de Bingen, à travers plusieurs dizaines de témoignages, venus de toutes les couches de la société et de toutes les époques de sa vie. Tous ces gens : soldat en fuite, empereur, nourrice, sœurs, disciples, secrétaire... ont connu Hildegarde, chacun à leur façon. Le portrait tracé de la Sainte est multiple, pas entièrement cohérent, et le lecteur reconnaîtra là le travail du Léo Henry de Yirminadingrad, assemblant une réalité lointaine à partir d'éclats et de morceaux épars. Chacun des témoignages est à son tour un court récit. Certains sont anodins et portent peu d'enjeux (celui de l'empereur - ça ne le rend pas moins intéressants), d'autres touchants (Hildegarde a été aimée, beaucoup), d'autres encore très forts ou bouleversants. Certains mentent, d'autres racontent les faits à leur façon et dans certains buts personnels, et toutes ces voix résonnent entre elles, à travers les livres, à travers les siècles, donnant à voir non seulement Hildegarde mais toute l'époque dans laquelle elles s'expriment. Le livre dans son entier rassemblé dans une de ses parties.

J'ai été bouleversé une fois de plus par ce passage, témoignage factuel d'Otton, évêque de Bamberg, qui passe du récit d'une fête à une évocation qui embrasse les temps entiers.

Voilà où nous en étions, en ce temps, en ce lieu. Et si nous sommes capables de saisir tout
ce qui se déroule autour de nous, si nous pouvons décrire les odeurs et les lumières, si nous
parvenons, par un effort de la mémoire, à nous souvenir de comment nous en sommes arrivés là, à reconstruire par l'imagination le chemin immense, à travers les siècles de nos
généalogies, qui nous a conduits jusqu'à ce point, nous demeurons naïfs et tout à fait ignorants de ce qui va advenir. Et aucun de nous, aucun des cinquante, des cent personnages de cette scène, ne peux croire qu’il sera à nouveau dans les mémoires des hommes des centaines et des centaines d’années plus tard. Aucun de nous ne peut concevoir qu’il existera à nouveau, fugitivement, comme aperçu du coin de l’oeil, par le truchement de la présence, en ce jour et en ce lieu, d’un unique membre de l'assemblée. Et aucun de nous, surtout, ne peut deviner que cet agent de la mémoire n'est ni moi-même, évêque de la cité de Bamberg, ni Burchard le vieil abbé de Saint-Disibod, ni même Jutta, fille aînée du comte de Sponheim et principal objet de cette célébration, mais bien la petite Hildegarde, adolescente timide, mutique, en bout de table, dont la vie sera l’objet d'innombrables livres après sa mort, ainsi que d'un procès en canonisation, d’une enquête de l’Inquisition, et une source d'émerveillement renouvelé, siècle après siècle et au-delà de tout ce que la pensée humaine peut embrasser.

<...>



L’heure du départ est arrivée ! chantaient les cloches.
Il est temps de quitter ce monde confus !

En ces temps troublés, le lecteur inquiet trouvera dans le livre vert un espace depuis lequel respirer, voir, comprendre le monde. On y trouve la vie et la mort, le mal et la sainteté, les constructions des hommes et le flot large du Rhin. Et un peu de paix.

Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

27 novembre 2018

Lire Hildegarde – Livre V – Le lapidaire

Un vieil homme et une vieille femme devisent au soir de leur vie, parcourant à la fois leurs souvenirs, l'histoire mystique de la musique, l'histoire de l'Univers. Leur discours est à la fois un progression et un cycle : douze mois, douze parties, douze pierres aux propriétés magiques qui forment le lapidaire.
Hildegarde parle à Volmar, son secrétaire, celui qui dit la messe pour elle et les sœurs, son confident, son ami. On est dans le cœur d'une vie intime, dans les secrets des pensées : l'histoire du monde structurée par la musique (j'ai pensé au chant des Ainur, au début du Silmarillion) au soir de la vieillesse.
Ce livre dans le livre est bouleversant, dans sa douceur, dans la force de ses images, de ses évocations. Tout se relie: la nature, la musique, l'amitié, la divinité. On lit un livre ornementé de miniatures, à la couverture incrustées de pierres précieuses, dont chacune a un sens précis. Tout est en place, tout est accompli.


Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

25 novembre 2018

Lire Hildegarde – Livre IV – Disibod et Rupert

De tous petits enfants dans les bras de leurs mères, en des temps et des lieux différents. Disibod en Irlande. Plus tard, Rupert en Lotharingie. Deux saints portant en leur chair la volonté et le désir du ciel. Temps durs, barbares qui vont et viennent comme des tempêtes, maisons détruites, volonté de Dieu, miracles et rêves aux sens pas toujours évidents.
Ce bref chapitre nous conte leurs vies, leurs miracles, qui les amèneront chacun à enchanter ce lieu au bord du Rhin où vécut Hildegarde. A travers eux, qui sont des piliers de sa pensée et de sa vie, nous arrivons enfin à proximité de la sainte.


Et moi aussi au Disibodenberg

Ce billet fait partie d'une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

20 novembre 2018

Lire Hildegarde – livre III – Jérusalem

Dieu le veut ! Des fleuves de pauvres gens se mettent en marche à travers l'Empire, prient, pillent, meurent, tuent. Dieu le veut. Ils partent vers Jérusalem, rêve d'une cité céleste sculptée dans le cristal. Mais cette troisième partie du roman ne débute pas là. On commence plus tôt et bien plus tard, quand l'enfant Philippe d'Alsace, comte de Flandre, se fait présenter par son père un joyaux laid et précieux à la fois, un petit flacon contenant quelques gouttes du sang du Christ. A l'intérieur du flacon, la naissance des histoires et des rêves: le rêve de Jérusalem, le rêve du récit jamais terminé d'Orlando Chuchotant, né sous un autre nom sous les cieux de l'Empire et mourant en ermite près de Saint Jean d'Acre.

Philippe écoute son père Thierry lui raconter ce que dit Orlando qui lui-même rapporte les paroles de Pierre l'Ermite et tout prend vie et tout s'anime, le fleuve du temps, le fleuve des hommes. La guerre, la vie, la mort, les rêves qui font basculer nos décisions et l'appel brûlant de la croix. Et Hildegarde ?

Dois-je établir un nouveau fief en Orient?, demande Philippe à l'abbesse avant de partir. Pour tous les manquements, les péchés et les jugements injustes dont tu t’es rendu coupable, réfugie-toi auprès du Dieu vivant, dit-elle. Ce qui est une réponse sage que Philippe prendra à son compte sans sagesse. Car les princes rêvent et veulent qu'on leur raconte des histoires.


Je l'ai déjà dit dans les pages de ce blog, mais j'ai lu enfant avec passion la série de l'histoire de France en bandes dessinées. C'est là, avec ces images très crues que jamais un enfant de dix ans n'aurait dû voir, que j'ai eu ma première vision des croisades, de leur violence et de leur folie. Mon premier grand récit de fantasy, bien avant de lire Tolkien. Hildegarde raconte une nouvelle fois, et avec quelle force !, cette aventure originelle.

Restent des échos de chansons sous la voûte. Des souvenirs de voix qui murmurent. La légende d’Eimich de Leisingen et de ses cavaliers fantômes. Celle du bon Barberousse dans son château souterrain, attendant l’heure de ressurgir de terre. Restent les chroniques, les livres, et cette impression de réel qui naît de notre besoin d’y croire. Reste la magie. Le saint sang des comtes des Flandres repose à Bruges dans l’église Saint-Basile : quelques gouttes noires dans une ampoule sertie d’or, conservées dans un reliquaire et entourées de calme, de silence, de siècles de dévotion et de ferveur patiente.







23 octobre 2018

Outland – Peter Hyams

J'ai vu hier soir ce film qui était sur ma to-view list depuis un siècle ou deux.
On a donc Sean Connery, viril, avec moustache, et sa belle voix grave viril (ai-je dit qu'il était viril ?), qui est marshall sur une lune de Jupiter où une société exploite une mine de Titane. La femme du marshall n'aime pas cet endroit pourri (elle a raison) et se barre avec leur enfant. Par ailleurs le general manager du coin explique au marshall que la bonne attitude, sur ce joyeux paradis de l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est de laisser faire. Enfin, le marshall se rend compte que des mineurs meurent régulièrement après avoir pété les plombs...

Quelques chouettes décors et plans SF

Le film peut, en gros, se découper en deux parties. La première: découverte des lieux, de la vie des prolos de l'espace. Peu de temps après Alien (la même année ?), le cinéma mettait en scène du spatial plutôt low tech, sentant la sueur, la crasse et les hormones. Là dessus, malgré de nombreuses invraisemblances, le soin apporté aux décors et aux dialogues a emporté mon adhésion. Je me suis même demandé si The Expanse (dont j'avais aimé la saison 1 avant de laisser tomber la suite) ne s'était pas inspiré de ce type d'esthétique.
Dans la deuxième partie, l'inspiration western devient écrasante. On comprend que l'histoire est pompée sur le train sifflera trois fois, en moins bien, et on se laisse porter par les scènes d'action plutôt sympas et les personnages tout en trouvant le tout bien prévisible. On comprend alors (western oblige) pourquoi il n'y a aucune radio dans le film alors que par exemple, elle serait bien utile aux deux tueurs. Je m'attendais aussi à voir quelques ouvriers grandes gueules, mais le côté social du film, évoqué dans la première partie, passe à la trappe. 

J'aime bien le personnage de la doctoresse caractérielle
Test de Bechdel ? Test what ? (prononcer d'une voix virile)






22 octobre 2018

Extra – au cirque d'hiver

Une expérience intéressante, cette année : aller voir un spectacle de cirque en début de saison. Bouglione fonctionne un peu comme Knie : une troupe permanente réduite (monsieur loyal, les écuyers, les danseuses, l'orchestre live, ouvreuses et garçons de piste), des artistes internationaux de très haut niveau pour un spectacle qui tient ou ne tient pas ensemble. Celui de cette année était réussi, avec une belle unité et ce côté scintillant et plein de lumière (quels éclairages !) qui fait le charme du cirque d'hiver.
Un petit retour rapide sur les numéros:



Au début, un numéro de cavalerie complètement raté de Joseph Bouglione. Début de saison je disais, chevaux un peu en bazar... Curieusement ça a rendu le moment très touchant, montrant une relation tranquille entre dresseur et animaux. Aussi parce que je considère que se louper et réessayer fait partie du cirque : l'exploit n'est pas véritable s'il n'est pas accompagné de quelques échecs.



Un numéro de clowns acrobatiques, les wolf brothers, plein de bonnes idées mais mal calé (encore le début de saison ?). Je serais curieux de le revoir dans six mois.


Steve et Ryan, des clowns burlesques ambiance film burlesque: plutôt crétin, mais on a ri de bon cœur.



Ty Tojo, un jeune jongleur japonais qui jongle avec sept balles dans son dos (Ooooh !).



Le duo Golden dreams, qui représente tout ce que le cirque peut avoir de plus kitsch : un grand costaux musculeux, une grande costaude musculeuse en string cotte de mailles (si !), les deux avec la peau couverte d'or... dans une mise en scène péplumissime d'un numéro de tissu aérien au ralenti : c'était magnifique ! C'était très incongru et très beau.



Trapèze aérien les Flying Mendoças : belle exécution technique, belles filles et beaux gars, j'ai trouvé toutefois que la machinerie déployée gâchait un peu le rythme du numéro.



Duo Frénésie, au mât chinois : beau numéro d'un point de vue esthétique et technique (et j'adore cette discipline), mais il m'a manqué un petit quelque chose pour être pleinement convaincu.



Chloé Gardiol aux cerveaux aériens, encore une très belle discipline et un beau numéro, sobre et réussi.



Régina Bouglione dans un numéro de colombes : ce n'est pas ma tasse de thé, mais les beaux oiseaux blancs rendaient bien dans la lumière et il y avait de belles images. Les enfants ont adoré l'intervention du petit chien touffu tout blanc.



Andrey Romanovsky, dans un numéro de contorsions ambiance tuyau de poêle : magnifique, dans les images et l'ambiance belle époque. 



Liviu Tudor offre un numéro d'assiettes en équilibre avec petit chien débile que j'ai adoré, mêlant le suspense des objets suspendus à l'imprévu de l'interaction avec la bestiole. Incroyable.



En conclusion, à la grande joie de Rosa et Marguerite, un numéro d'éléphants, animé par... les éléphants de Knie ! (puisqu'ils ne peuvent plus se produire en Suisse)
Je trouve toujours ces numéros très étranges, qui ajoutent au côté artificiel et lamé or du cirque la grosse peau, les poils et les formes grotesques des pachydermes. Le numéro cette fois m'a frappé par une image, celle de la bête arrêtée en position de marche suspendue au-dessus des trois jolies filles allongées sur le sol.

Une très bonne année chez Bouglione, nous étions émus en quittant la salle. Si vous voulez du scintillant et de l'épatant, allez-y !

Merci au cirque Bouglione pour la sélection de photos illustrant cet article.

19 octobre 2018

Lucrèce Borgia – à la comédie française

Nous vivons dans une époque où les gens accomplissent tant d’actions horribles qu’on ne parle plus de celle-là, mais certes il n’y eut jamais événement plus sinistre et plus mystérieux.

Nous sommes retournés à la Comédie Française pour la première fois depuis longtemps (si on en croit ce blog en 2010, et ce ne fut pas une réussite). Retour pour un spectacle de patrimoine, Lucrèce Borgia, de Victor H., mis en scène par Denis Podalydès.

Alors, oui, c'est dark.
L'intrigue en quelques mots : Italie, renaissance, noms italiens à gogo, papes corrompus, spadassins, assassins, politiques vils, poisons. Lucrèce Borgia est une femme criminelle, très très mauvaise, qui avec son âme damnée Gubetta a fait emprisonner, étrangler et surtout empoisonner tout un paquet d'ennemis de sa famille. Mais, de ses amours incestueuses, elle a eu un fils qui ignore tout d'elle, vaillant capitaine de soldats au coeur pur sur lequel elle veille en secret, un amour immense et pur dans un océan de noirceur. 


Ah ! C’est qu’une bonne action est bien plus difficile à faire qu’une mauvaise. -hélas ! Pauvre Gubetta que je suis ! à présent que vous vous imaginez de devenir miséricordieuse, qu’est-ce que je vais devenir, moi ?
Cecci et moi avons beaucoup aimé, même si pour des raisons un peu différentes.
Cecci a aimé les acteurs, très bien posés, intenses, dans tous les domaines. Elsa Lepoivre tenait le rôle très difficile de Lucrèce avec talent, entre pathétique, cruauté et humour. Thierry Hancisse (un de nos acteurs préférés) faisait un très beau Gubetta, méchant et drôle. Gaël Kamilindi était très beau en Gennaro, jeune premier valeureux et noble, là aussi un rôle difficile à tenir sans ridicule. Enfin, Eric Ruf jouait un Don Alphonso magnifique de rouerie et de sentiment. Les rôles secondaires, solides, tenaient tous la route. Les acteurs ajoutaient leur finesse et leurs sentiments aux rôles tranchés à la serpe écrits par le grand Vic.
Cecci a aussi aimé la mise en scène, très lisible, bien rythmée (deux heures vingt sans entracte), avec de très belles images: la gondole au petit matin avec les filles et les hommes en vrac tout autour, Lucrèce avançant sur des planches d'aqua alta, le palais Borgia avec ses lettres énormes et l'horrible et malsaine danse finale de Gubetta avec les amis de Gennaro, tous empoisonnés, jusqu'à l'image finale morbide avec les corps abandonnés contre les poteaux. Waow !

Masques grotesques et insultes. Quels visages sont les plus vrais ?

Le plus beau duo de la pièce, les deux cruels qui s'affrontent et se déchirent.

L'innocent (ici, à droite) paie le prix des machinations des monstres
En plus de tout ça, Le pendu a aimé la pièce, son esthétique noire et sanglante traversée d'humour, de traits d'esprit, de recul sur son propre propos. Hugo fait du Shakespeare à la tronçonneuse, gore, sexuel et réellement drôle même dans les moments les plus tragiques. Le travail de la troupe, en inscrivant cela dans une esthétique un peu gritty-fantasy (je trouve qu'il n'y a pas si loin d'eux à Games of thrones), rendait bien hommage au texte et à ce récit foutraque, bancal et romantique, auquel ne survivent que les pires méchants.

à la bonne heure, voilà parler. Vos fantaisies de miséricorde vous ont quittée, dieu soit loué ! Je suis bien plus à mon aise avec votre altesse quand elle est naturelle comme la voilà. Je m’y retrouve au moins. Voyez-vous, ma dame, un lac, c’est le contraire d’une île ; une tour, c’est le contraire d’un puits ; un aqueduc, c’est le contraire d’un pont ; et moi, j’ai l’honneur d’être le contraire d’un personnage vertueux. 


J'ai été ému enfin par ce personnage de femme qui se débat entre l'amour dévorant, la culpabilité, la cruauté. Qui se fait cracher à la figure, battre, humilier et qui se défend toutes griffes et lames dehors. Hurlements, murmures et suppliques. Elsa Lepoivre a donné chair et humanité au monstre écrit par Hugo.


J'avais dit que c'était dark. Et super classe.




11 octobre 2018

Retour vers le futur I, II et III – Robert Zemeckis

Ca a occupé trois de nos soirées films du dimanche soir avec Rosa et Marguerite, et ce fut bien. Je vois là un phénomène étrange : les films que je parviens le plus facilement à partager avec elles sont surtout des trucs des années 80, début des années 90. On pourrait croire que je partage mon enfance, mais en fait je n'ai découvert ces films que bien plus tard. Est-ce que l'époque savait bien produire des divertissements "familiaux" ?



Et donc Marty MacFly, les années 50/80/2016/1885, les mêmes tronches d'une époque à l'autre, les mêmes vannes, les références croisées, le hoverboard, "personne ne me traite de mauviette", "là où nous allons, il n'y a pas besoin de route", etc. En fait, c'est bien chouette.

Les trois films tournent autour de sentiments assez doux : l'attachement à une petite ville, l'amitié évidente d'un ado et d'un vieil homme. Je n'avais jamais vu le III : plusieurs scènes m'ont touché et je trouve la fin quasi steampunk très kitsch et pourtant dans le ton.

Bref, your kids are going to love it.






09 octobre 2018

Le Grand Dieu Pan - Arthur Machen

Cette lecture fait suite aux Trois imposteurs : tout comme dans certains récits de ce roman remarquable, le Grand Dieu Pan rassemble une collection de témoignages, des sentiments sur la vie moderne et cet étonnant syncrétisme propre à Machen rassemblant une forme de récit d’horreur, un fond de légendes galloises et de mythologie. 
Machen a l’art d’évoquer sans imposer, de construire une habile suggestion dans laquelle le lecteur projettera ses craintes et ses désirs. Le Grand Dieu Pan rassemble récits, échos, témoignages d’aimables gentlemen confrontés à un autre étrange, incarné dans la figure d’une jeune femme mystérieuse qu’on ne verra jamais en face. Une œuvre fantastique remarquable et moderne, qui dégage encore de nos jours tout son pouvoir de fascination. 

Une note, que j’aurais pu faire aussi dans le billet sur les trois imposteurs : Machen a un talent tout particulier pour évoquer la ville moderne.  Ses descriptions des rues et des banlieues londonniennes sont une des matières les plus étonnantes de ses récits. 


06 octobre 2018

Vernon Subutex – Virginie Despentes

Vernon est un ancien disquaire, un métier aussi étrange aux yeux contemporains que, disons, porteur d’eau ? Un jour, Vernon, au chômage depuis un paquet d'années, perd son RSA, puis son appartement, puis tout. Il se retrouve à la rue, relié au monde par son compte Facebook, et part squatter chez ses anciens copains. A travers la dérive de Vernon et le point de vue de son ancienne bande de potes, tous plus ou moins issu du milieu du rock dans les années 80, on va parcourir tout un pan de la société française en croisant notamment Emilie, ancienne bassiste devenue cadre moyenne trop seule, Xavier, scénariste raté, Patrice, postier et mari violent, Laurent, SdF, Laurent, l’autre, producteur de cinéma malade, Sylvie, grande bourgeoise divorcée, Olga, SdF aussi, Loïc, petit faf, et encore et encore.
Puis avec l'histoire des mystérieuses cassettes laissées derrière lui par Alex Bleach, ancienne star du rock dont la mort inaugure le roman, et forme en réalité la cause des ennuis de Vernon, va se mettre en place une drôle d’intrigue qui nous occupera le long des trois tomes de ce projet ambitieux.

De manière intéressante, chacun des tomes du roman a sa personnalité spécifique, ce qui me fait dire qu’ils ont été écrit avec une relative indépendance les uns des autres. 
 
Le premier est, littérairement parlant, le plus remarquable. Description d’une entrée en galère, portraits puissants et percutants des personnages. Virginie Despentes fait partie de ces écrivains qui aiment les gens sur qui ils écrivent: on s’attache à tous ces losers, ces bizarres, ces gens plus ou moins désagréables, plutôt plus que moins. Elle a un sens de la formule puissant, sait adopter des points de vue décalés. On a là un portrait de la France contemporaine en coupe, comme une version détaillée de la belle chanson de Bigflo et Oli, avec ses paradoxes, ses mauvaises tentations, ces maladies mentales et sociales modernes qui nous font rire pour que nous n’ayons pas à en pleurer. 
 

Le deuxième tome voit l’intrigue se développer réellement. Les ondes bizarres de Bleach, le talent de DJ d’un Vernon transformé, le rêve utopiste. C’est narrativement plus laborieux, même si Virginie Despentes est douée pour produire des punchlines. Le petit théâtre des personnages du T1 ronronne. J’ai l’impression que Despentes est plus douée pour poser ses personnages que pour les faire interagir. 
Le thème abordé et développé, assez SF en réalité, m’a fait penser à un autre auteur français d’origine populaire, amateur de rock et d’utopies en foutoir : Roland Wagner. Les roman de Despentes m’a paru alors devenir une sorte de préquelle sous forme de roman noir de l’univers des derniers jours de mai, dans lequel Vernon aurait eu toute sa place.

Le troisième volume est le moins réussi et le plus touchant. L’intrigue de Descentes est percutée de plein fouet par les attentats de Charlie et du Bataclan, qui bouleversent ses personnages tout comme ils semblent avoir bouleversé leur auteure dont je ne suis pas sûr qu’elle avait penser les inclure. Le désarroi traverse le livre, qui renoue avec les explosions de violence et de cruauté des premiers romans de VD. Tout part dans tous les sens, l’intrigue file et rebondit, entre traits justes (la dispute entre les amis et le départ de Vernon), discours prononcés aux nuits debout, cris de protestations, jusqu’à un finale en explosion encore plus branque que le reste.

J’ai bien aimé l’ensemble. C’est parfois très impressionnant (quel sens du portrait !), ce sera daté très vite, le portrait d’un temps, d’un instant. C’est parfois mal fichu au possible, la matière romanesque penche de traviole, l’auteure ne la tient pas très bien en place et semble nous dire: « puis merde, je m’en fous » et inviter le lecteur à aller boire un coup avec les personnages (métaphoriquement). C’est un livre, une trilogie, honnête et sincère, pleine d'observations sociales bien écrites, de souvenirs des années 80, de rêves et d'envie de musique. Plutôt pas mal.





18 septembre 2018

Knie 2018

Petite année chez Knie en 2018, malgré le titre ronflant du spectacle (Formidable). La recette est toujours la même : numéros familiaux avec chevaux, jolies danseuses (et danseurs) énergiques et numéros internationaux de grande classe.

Voyons les points positifs : on a vu un contorsionniste dément (et terrifiant) : Alexandr Batuev, qui fait des trucs avec ses jambes, ses bras, son corps, tout en étant vêtu en veste et pantalon droit, qui lui donne l'air plus raide. 




Les Fratelli Errani ont recommencé à faire du trampoline (avec les acrobates du Spicy Circus): le résultat dépote tout autant que le numéro de l'an dernier. Trampolines sur la longueur, sauts hallucinants, là aussi la grande classe.
Le couple canadien 2-zen-O a monté un numéro de force en aérien avec un double cerceau, qui rendait très bien mais que je n'aurais pas mis en conclusion.



Enfin, une troupe d'acrobates féminines russes, la troupe Shokov, a montré qu'on pouvait faire des sauts périlleux en jupe longue dans un numéro de balancelles très joliment mis en scène. A les regarder, j'ai ressenti ce sentiment de grande étrangeté surnaturelle qui ne me touche que sur certains numéros est qui est la drogue la plus forte que le cirque me procure. Rien que pour les numéros sus-nommés, cela vaut le coup d'aller voir le spectacle.



J'ajoute à la liste le clown Coperlin, dans un registre de faux numéro de magicien de Las Vegas, dont les tours vraiment très bêtes m'ont bien fait rire.



Les numéros de chevaux et d'animaux, spécialités de la famille Knie, étaient cette année propres et bien montés, agréables à voir mais pas mémorables, à l'exception d'un drôle de tour de corde à sauter à cheval, avec un très beau grand cheval noir.

Du côté des ratés, le numéro cerceau-aérien-piscine de Laura Miller était vraiment du too much n'importe quoi. Ca ne ressemblait à rien. On voyait la tentative, l'idée, mais c'est une idée qui aurait dû être abandonnée.

La seule belle image de ce numéro. On dirait que numéro a été monté uniquement pour la photo.
Côté: ça aurait pu marcher, mais... le numéro en hommage aux éléphants interdits de représentation, sur fond de Dream On, d'Aerosmith, avec les dresseurs en numéro suspendu minimal entouré d'une nuée de drones à led. Alors oui, c'était joli et techniquement impec, mais les robots ne me procurent aucune émotion, sinon un sentiment de peur. L'impression de voir sous le chapiteau des mouvements modélisés d'abord en image de synthèse me paraît tout le contraire de ce que j'attends d'un spectacle de cirque. Et le discours était trop flou ("vous nous avez interdit les éléphants, vous aurez des robots" ?)

Enfin, quelle idée de structurer le spectacle autour de Marie-Thérèse Porchet. Je n'accroche pas du tout à ce personnage vulgaire, criard et ringard, qui fut peut être drôle il y a dix ans mais que j'ai trouvé là très pénible. Résultat de tout ça, si les numéros individuels (à quelques exceptions près) restent de très haute tenue, le spectacle en lui-même ne prend pas. Pas d'univers, pas de lien, pas d'émotion teintant l'ensemble de la représentation. J'ai quand même envie d'aller voir le spectacle l'année prochaine !

Photos (c) presse Knie, merci à eux



29 août 2018

Edward aux mains d'argent – Tim Burton

Nous avons donc regardé avec Rosa et Marguerite Edward aux mains d'argent, comme film du dimanche soir. Histoire de nous souvenir que Johnny Depp n'a pas tout le temps joué le capitaine Jack Sparrow, et que Tim Burton a été un temps un cinéaste avec un univers très fort.


 Tout le monde connaît l'histoire: une vendeuse de cosmétiques au porte-à-porte toque à la porte d'un château gothique à savant fou et ramène dans sa banlieue proprette (magnifique suburbia aux tons pastel) la créature qui y vivait.
Le souvenir du film s'était estompé dans ma mémoire. Bien sûr je me souvenais des haies taillées en forme de dinosaures et du snikt, snikt, snikt qui accompagne les mouvements d'Edouard avec ses très grandes mains dont il ne sait pas quoi faire. J'ai redécouvert un film à la narration resserrée, bien monté (au ciseau), des personnages secondaires dessinés à l'acide et un univers vraiment inquiétant. On passe le film entier à craindre que quelqu'un se coupe, que quelque chose soit détruit par les longues lames d'Edouard. L'horreur sanglante est toujours sous-jacente et n'apparaît (presque) jamais ce qui donne au récit une tension étrange et dérangeante.
Les scènes finales (paniques, coupures, poursuites...), après tout le temps passé dans la banlieue à la guimauve, prennent une connotation particulièrement dure, adoucie par le fin kitsch et poétique.




28 juillet 2018

Les trois imposteurs – Arthur Machen

Lu sur le conseil de Sabrina C.
Arthur Machen est un écrivain fantastique du tout début début du XXème siècle, qui se promène dans l'histoire littéraire non loin de Lord Dunsany, Ambrose Bierce, ou, chez nous, de Marcel Schwob par exemple. Il intéressera aussi les rôlistes car il est une sorte de proto-lovecraftien dans certains de ses thèmes ou dans son style.
Les trois imposteurs est un recueil de récits horrifiques et/ou fantastiques, démarrant tous à Londres. On y est introduit par deux amis, Dyson le littérateur un peu poseur et Philipps le rationaliste. Les deux perdent leur temps dans des cafés, dans des parcs, et rencontrent des hommes inquiétants et des jeunes femmes éplorées qui leurs racontent des histoires , auxquelles ils croient parfois un peu et parfois pas du tout.
Cela commence par une course-poursuite, à laquelle assiste Dyson, et pendant laquelle il récolte une étrange pièce d'or romaine, un aureus de Tibère. On découvrira ensuite une aventure criminelle en Amérique, une mystérieuse expédition dans le pays de Galles (l'histoire du cachet noir), des escroqueries pour voler des pierres précieuses, un homme collectionnant les instruments de torture et une étrange poudre blanche devenue vin du Sabat.
Toutes ces histoires ont leur charme, le cachet noir en particulier, par son lien thématique qu'il établit entre récits du petit peuple et hantises antédiluviennes, Lovecraft s'en souviendra. Elles me paraissent prendre la suite des Nouvelles mille et une nuits de Stevenson (notamment son très marquant Club du suicide) : elles sont souvent ténébreuses, bizarres avec une lumière de bec de gaz et un goût d'absinthe, pleines de figures incongrues et grimaçantes.
Le charme tout particulier des Trois imposteurs tient à la façon dont ces histoires sont reliées entre elles, dont elles s'éclairent ou s'annulent suivant les découvertes de Dyson. Le lecteur attentif aimant tisser des liens s'amusera à distinguer (ou dessiner, c'est pareil), un motif dans ces récits suivant ce qu'il acceptera de croire, ou de réfuter.
Une belle lecture, dans la très belle édition terre de brumes (édition savante bien traduite, bien éditée et de lecture agréable)

[edit] Ici, la passionnante lecture de Nebal
http://nebalestuncon.over-blog.com/2016/12/les-trois-imposteurs-d-arthur-machen.html

17 juin 2018

Gaudy night, le coeur et la raison - Dorothy Sayers

L'horrible couverture de l'édition française courante.
Gaudy night (la nuit tapageuse, littéralement) est le roman le plus connu de Dorothy Sayers dans le monde anglo-saxon, et je me demande bien pourquoi. Il fait partie de la série des Lord Peter, tout en s'en distinguant: le héros n'en est pas Peter, mais Harriet Vane (comme dans le mort du 18 juin) et ce n'est pas totalement un roman policier classique. S'il y a un mystère, il n'y a pas de meurtre. Le mystère semble être plus le prétexte que le sujet du récit.
De quoi s'agit-il ? Harriet Vane, écrivaine de romans policiers, est invitée à participer à une réunion d'anciennes de Shrewsbury College, à Oxford, là où elle fit ses études, ce qui lui donne l'occasion de retrouver ses professeures et d'anciennes étudiantes, et la fait réfléchir sur la place des femmes et leur possibilité d'exercer des professions intellectuelles. Là, elle trouve dans la manche de sa toge une lettre anonyme, menaçante, à laquelle elle ne prête pas attention.
Quelques mois plus tard, une série d'incidents (toges volées et brûlées, nombreuses lettres menaçantes, voire inquiétantes) convainquent la directrice du Collège de faire appel à Miss Vane pour enquêter discrètement sur les évènements, qui vont aller de pire en pire, jusqu'à l'intervention heureuse, pour les personnages et pour le lecteur, de Lord Peter.
J'ai rarement lu un roman aussi mal fichu, en particulier sous la plume de Dorothy Sayers. Il est long, bavard, filandreux, très ennuyeux. Les personnages se perdent dans d'interminables conversations, notamment sur la vie des femmes et leurs choix et sur les insupportables atermoiements du coeur de Harriet. Nous avons toute une populations de professeures que le narration peine à caractériser (encore à la fin, après des heures passées en leur compagnie, j'étais incapable de reconnaître Miss Barton de Miss Shaw, de Miss Chilperic...) comme si toutes ces toges noires et toutes ces universitaires se mélangeaient, ce qui est dommage pour un roman dont un des éléments consiste à découvrir qui, parmi ces dignes femmes, est coupable des mauvaises plaisanteries. Globalement, le mystère ne marche pas, il n'est pas bien mené, ses enjeux ne sont pas bien posés. Et si certaines scènes de courses-poursuites nocturnes sont assez excitantes, l'ensemble ne tient pas.
L'édition française dont je dispose n'a sans doute pas aidé. Elle est certes savante et pleine de notes (détaillant les sources nombreuses des nombreuses citations qui tombent de la bouche des personnages, à la limite de la pédanterie), mais aussi de fautes de typo, avec un maquettage horrible et quasi illisible. Je ne suis pas sûr que la traduction ait été bien relue.
Gaudy night est un roman féministe, dans le sens où il interroge et défend la place des femmes dans la société. On ne déniera pas la justesse de la cause, mais j'ai l'impression qu'une partie des scènes ont été écrites dans le seul but de porter un discours, ce qui nuit à la qualité romanesque et augmente la dose de bavardages. Le livre défend les droits des femmes à ne pas se marier, à ne pas avoir d'enfants, à mener une profession défendant par dessus tout la recherche de la vérité. Mais, plus peut-être encore que dans d'autres Lord Peter, il défend aussi une vision très élitiste de la société, qui met Oxford, le culte de la connaissance et la bonne société par dessus tout. Les pauvres y sont soit de bons pauvres (m'sieur, madame, my lord) soit des gens réellement peu recommandables. Quand enfin il s'agit de résoudre le mystère, Harriet Vane s'en montre totalement incapable et c'est Lord Peter qui assure la révélation finale.


Oxford, sous un angle fantastique.
Ce roman n'est pas très bon, mais il est quand même intéressant. On a l'impression que Dorothy Sayers a décidé de quitter les routes bien balisées du roman policier classique pour s'aventurer dans un livre beaucoup plus personnel. Hommage à la cité d'Oxford qu'elle aime et à qui elle consacre des pages élégiaques (et c'est vrai qu'Oxford est fantastique !) et surtout tentative de laisser vivre ses personnages. J'ai l'impression qu'elle a laissé Vane et Wimsey en roue libre, mener leur vie réelle, hors du cadre contraint d'un récit borné par des exigences scénaristiques. Harriet mène ses affaires, tente d'écrire un essai sur Sheridan Lefanu, essaie de recombiner la psychologie de Wilfrid, personnage de son prochain roman, rêve devant la vitrine d'une boutique d'antiquaire. Quand Lord Peter débarque, lui-même soumis à des contraintes de voyage diplomatiques (on dirait ces moments où, pour le rendre plus "réaliste", Superman est envoyé soutenir les intérêts des Etats-Unis durant les crises des années 80), le lord apporte au lecteur un peu écrasé par tant de quotidienneté des bouffées de joie et de fiction et ne semble se détendre que lors d'une belle promenade en punt sur les rivières de la ville.
Tout cela deviendra la source d'une nouvelle enquête, celle de l'auteur de ces lignes: pourquoi ce roman bancal, ennuyeux et très curieux est-il resté le plus connu de son autrice dans son pays d'origine ? 


En punt sous Magdalen bridge.
J'imagine que des études ont déjà été écrites sur les livres inspirés par Oxford. Excusez du peu: Alice au pays des merveilles, Harry Potter, les royaumes du Nord, l'oeuvre de Tolkien, de C.S. Lewis, de Dorothy Sayers.... Mais est-il possible de faire comprendre Oxford à qui ne la connaît pas ?

Un très bon article de Jo Walton sur ce roman peut être trouvé ici. (en anglais, avec spoilers)
https://www.tor.com/2010/03/26/the-mind-the-heart-sex-class-feminism-true-love-intrigue-not-your-everyday-ho-hum-detective-story-dorothy-sayerss-lemggaudy-nightlemg/
Je ne suis pas plus convaincu, mais je comprends aussi le point de vue de Walton.